"Hergé" par Thierry Groensteen :



Sobrement intitulé « Hergé », ce petit ouvrage écrit par Thierry Groensteen retrace le parcours de Hergé à l’aune des contextes sociaux et politiques qui ont jalonné le XXème siècle.

À la lecture de ce texte, les Tintinophiles avertis ne feront pas de découvertes majeures, loin s’en faut. Pourtant, il est agréable de parcourir ce petit livre qui parvient à condenser en un peu plus d'une centaine de pages, l’essentiel du parcours humain et artistique du dessinateur. L’intérêt de l’ouvrage se situe très certainement dans le fait d’articuler les évènements vécus par Georges Remi tout au long de sa vie, avec les choix narratifs et créatifs que furent ceux de l'artiste Hergé. En effet, en lisant l’ouvrage, l’auteur démontre avec brio comment le vécu de Georges Remi a pu se disséminer ici ou là dans les albums de Tintin, de façon plus ou moins subtile. À titre d’exemple et sans prétendre à l’exhaustivité, un des points sur lequel Thierry Groensteen revient concerne le phénomène de la folie que l’on retrouve dans plusieurs albums, incarnée par pléthore de personnages plus ou moins importants. On le sait, Elisabeth Dufour la mère de Hergé, fut sujette à de nombreux épisodes dépressifs, a connu l’internement et est morte à 64 ans dans le milieu des années 1940. Et dès les premiers albums de Tintin, les références à la folie sont manifestes, notamment dans les Cigares du Pharaon et dans le Lotus Bleu dans lesquels des fous plus ou moins furieux se distinguent. Nul doute que Georges Remi, témoin des troubles psychiques que vivait sa mère, a retranscris dans son œuvre tout un univers centré autour de la folie et de la démence, à travers personnages et ambiances. Ainsi, la folie puis la démence, mais aussi le suicide sont autant de phénomènes qui agrémentent la trame narrative de bien des albums. 



À droite, Elisabeth Dufour, la mère de Georges Remi

Un autre élément intéressant relevé par l’auteur est le phénomène des médias et de la diffusion d’informations, omniprésent dans les albums de Tintin. Combien d'extraits de journaux retrouve-t-on dans tel ou tel album ? Chacun peut s'amuser à les compter. De la même manière, la diffusion d'informations qui se matérialise à travers la presse, la radio ou la télévision témoigne de cette époque où les canaux de communication se démocratisent. Le point d'orgue étant certainement l'invention du "Supercolor Tryphonar" par Tournesol, synthétisant l'ambivalence d'un progrès technique, supposément novateur et facilitateur, mais qui pouvait ajouter de la confusion à la confusion. Il est d'ailleurs cocasse de faire remarquer que la plupart de ces canaux de communication, retranscris avec récurrence dans les albums, ont tous connu un âge d'or plus ou moins intense dans le courant du XXème siècle, tandis que le médium façonné et popularisé par Hergé qu'est la bande dessinée, fut pendant très longtemps déconsidérée. 

Ajoutons un point concernant la dimension narrative et textuelle des albums de Tintin. Le recours a une forme de standardisation à un nombre de pages précis par album, n'a pas empêché la consistance narrative et textuelle des récits du dessinateur Bruxellois. Hergé, se définissant comme un romancier de l'image, se souciait de la sauvegarde d'un équilibre entre le dessin et sa structure narrative, dans la perspective d'offrir au lecteur une expérience totale. La clarté picturale s'additionne à une certaine qualité d'écriture, c'est là le sens de l'ouvrage de Jan Baetens "Hergé écrivain". D'ailleurs, cette fameuse clarté que l'on a popularisé par l'expression de "ligne claire" nous vient d'un dessinateur Néerlandais Joost Swarte qui inscrivit le terme de "klare lijn" lors d'une exposition Hergé survenue à Rotterdam en 1977. L'appellation "ligne claire", contrairement à ce que l'on pourrait imaginer intuitivement, est arrivée assez tardivement dans l'œuvre Hergéenne. 



Joost Swarte, dessinateur Néerlandais à qui l'on doit la paternité du terme de "ligne claire"


Enfin, terminons par une note un peu plus légère en évoquant la figure de Séraphin Lampion, dont l'inspiration est à chercher du côté du film "Ace in the Hole" de 1951 ("Le gouffre aux chimères" en Français). En effet, Hergé a dû être marqué par le personnage que joue l'acteur Américain Frank Cady. Ce dernier incarne un agent d'assurance qui s'impose à autrui avec femme et enfants. Il n'en fallait pas plus (ou pas moins) pour créer le personnage de Séraphin Lampion, représentant l'assureur casse-pieds que l'on retrouve dès l'album L'Affaire Tournesol en 1954. 



Frank Cady dans le film "Ace in the Hole" (1951)

In fine, ce petit ouvrage se parcourt très agréablement, peut présenter l'intérêt de retrouver ici ou là une information que l'on avait oublié (plutôt que de se replonger dans les biographies plus imposantes), et ma foi, il m'aura permis de prendre connaissance de quelques éléments par ci, par là qui ne sont jamais superflus quand on aspire à étudier une œuvre et le parcours d'un homme. 

La sobriété du titre de cet ouvrage se combine très bien avec la légèreté avec laquelle on le parcourt. Et c'est aussi à ce titre qu'il peut avoir de l'intérêt pour les non-initiés.

PS : À noter que cet ouvrage n'est pas le premier à s'intituler "Hergé". Outre la biographie bien connue des Tintinophiles de Pierre Assouline, par le passé, Pierre Ajame, écrivain Français et Tintinophile reconnu, avait commencé de son vivant à rédiger un ouvrage nommé "Hergé" lui aussi, sans pouvoir le finir. C'est grâce à l'un de ses amis proches que l'ouvrage pu finalement voir le jour. L'amitié, valeur tintinesque par excellence, là encore a joué un rôle fondamental… 

Saïd Oner, 











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