Zorrino, un statut d'indigène de la civilisation Inca à la colonisation Espagnole :
Zorrino, ce nom vous dit peut-être quelque chose.
Vaguement ? Il s’agit du nom que porte un jeune adolescent que rencontre
Tintin dans l’album « Le Temple du Soleil », dont la prépublication
démarra dès 1946 dans le journal Tintin. Zorrino est un jeune adolescent Péruvien, issu des peuples originaires de la cordillère des Andes que l’on
appelle les Quechuas. On retrouve ces populations Quechuas dans un certain
nombre de pays d’Amérique du Sud, en particulier au Pérou, en Bolivie, en Équateur ou encore en Colombie. L’histoire des Quechuas est à la fois complexe
et riche, ils furent conquis par les Chancas (un peuple d’Amérique du Sud) au
XVe siècle, avant d’être rattachés aux Incas.
La civilisation Inca, que l’on connaît plus ou moins
dans l’imaginaire collectif, s’est développée depuis le Pérou pour s’étendre
dans une large partie de l’Amérique du Sud. Son expansion croissante a permis
d’assoir la domination de ce que l’on a appelé l’empire Inca, lequel n’a
pourtant régné que quelques décennies de 1438 à 1532. Durant son hégémonie, la
civilisation Inca s’est illustrée par le déploiement de toute une
infrastructure sur un territoire étendu allant de la Bolivie jusqu’au Chili. De la
construction d’un immense réseau routier permettant l’accès aux massifs
montagneux de la région, jusqu'à l’établissement d’une agriculture
structurée, l’ingénierie architecturale des Incas fut telle qu’elle fait encore
parler d’elle aujourd’hui, à travers le site mondialement connu du
Machu Picchu. Cependant, ces différentes avancées structurales et administratives ne
doivent pas cacher la subsistance de luttes intestines. En effet, des peuples
que les Incas tentèrent de convertir se sont parfois rebellés, ce qui ne manqua
pas de provoquer une certaine instabilité politique, favorisant ainsi un
terreau fertile quant à la possibilité de déstabiliser la région et sa
souveraineté.
Et pour cause, il n’en faudra pas plus, effectivement, pour voir le
destin du Pérou basculer. Accompagné seulement d’un peu moins de deux cents
hommes, Francisco Pizarro était un conquérant espagnol qui débarqua sur les
côtes péruviennes en 1531. Aidé en cela par un contexte interne et régional
fragilisé par des guerres civiles, Pizarro fit exécuter Atahualpa, le dernier empereur Inca qui dirigeait
son empire jusqu’alors. Cela entérina la chute et la fin de l’empire Inca
dès 1533. Quelques temps après, la ville de Cuzco (ancienne capitale du Pérou)
appartenait aux envahisseurs espagnols. Si, jusque dans les années 1540, des
résistances s’exprimèrent ici et là, la domination coloniale des conquistadors
espagnols s’avéra particulièrement violente.
Pizarro fait ensuite de Lima la future capitale du
Pérou, laquelle devient l’un des premiers ports en Amérique du Sud, permettant d’envoyer le butin arraché aux populations locales directement vers le royaume
d’Espagne. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de préciser que ceux qui
tiennent les rênes et qui dirigent l’expansion coloniale sont les Espagnols
d’Espagne. La société coloniale qu’érigent les colons est très hiérarchisée,
les descendants d’Espagnols (créoles) ne sont pas reconnus, les Métis occupent
des postes peu valorisés et les Amérindiens sont des esclaves ou de la
marchandise.
Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour
entrevoir les premières tentatives importantes de déstabilisation du pouvoir
colonial. Dès les années 1810, des mouvements favorables à l’émancipation des
peuples surgissent. Au Pérou, c’est une partie de la population créole qui se révolte
contre le pouvoir en place, c’est d’ailleurs une certaine aristocratie qui se
met en branle pour dénoncer sa position sociale qu’elle juge peu reluisante.
Elle dénonce également la domination des colons sur leurs affaires. Ce double
enjeu, à la fois de reprise de la mainmise sur leurs affaires mais aussi de la
revendication à jouir de responsabilités plus fortes pour le pays, va se
montrer décisif quant à l'espoir permis d'un Pérou indépendant. Et en
effet, l’indépendance sera proclamée par deux grands libérateurs de l’Amérique
du Sud : José de San Martin et Simon Bolivar. L’indépendance du Pérou sera
réalité en 1824 et les colons espagnols quitteront définitivement le
territoire.
La population créole, via son aristocratie, prend ainsi le pouvoir mais nie totalement les situations que vivent encore et toujours les indigènes depuis l’époque coloniale. La période euphorique de l’indépendance est vite balayée par des instabilités politiques fortes, on notera que l’économie sera restructurée au milieu des années 1850 et que l’esclavage sera supprimé. Les années qui suivront sont celles des conflits avec des pays voisins, avec pour point d’orgue la guerre du pacifique.
La guerre du pacifique oppose le Pérou au Chili, le
conflit est strictement d'ordre commercial. Le Pérou jouit en effet d’un certain
monopole quant à l’exploitation de Guano (un fertilisant à base d’excréments d’oiseaux
marins). Le Chili, mécontent de cette situation, déclare la guerre au Pérou et
défait celui-ci de façon cinglante. Lima est à nouveau occupée, cette fois-ci
par les troupes Chiliennes dès 1881.
Cette défaite ne sera pas sans conséquences pour le
Pérou. Néanmoins, le pays trouve d’autres ressources pour se développer
économiquement, notamment par l’exploitation du caoutchouc, du sucre ou encore
du coton. Pour répondre à ce développement économique croissant et fructueux,
le pays fait appel à une immigration japonaise en tant que main d’œuvre. Là
encore, les indigènes restent largement ignorés et invisibilisés.
Les années 1920 marquent un tournant dans l’histoire
de ce pays. Des mouvements d’inspiration marxiste naissent et tentent de s’immiscer
dans le champ politique, précisément pour remettre en cause la domination des
grands propriétaires terriens et autres industriels. Ces mouvements politiques
incarnés par l’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) se voient tantôt
censurés et interdits dans les années 1930, tantôt plébiscités lors des élections
de 1962. Les années suivantes sont frappées par la crise pétrolière de 1973 qui
accouche d’une crise économique violente que subissent les Péruviens. On assiste
alors aux premières mesures libérales sur le plan économique, avec la
privatisation effective des entreprises les plus importantes du pays. Pour autant,
la décennie 1980 à 1990 se caractérise par un élan démocratique nouveau. Des
élections libres se mettent en place, des mouvements révolutionnaires s’additionnent
pour lutter ouvertement contre l’État qui connaîtront une répression sanglante
de la part de l’armée.
En 1990, arrive au pouvoir un certain Alberto Fujimori qui accélère la libéralisation de l’économie en dérégulant les prix et les
marchés. Il poursuit également les privatisations et le pays sombre dans une
récession économique. Parallèlement à sa politique économique, Fujimori
renforce son pouvoir militaire et fait la guerre aux mouvements révolutionnaires
(qualifiés de « terroristes »). Sa politique tant économique que
militaire s’applique d’une main de fer, l’État se radicalise et fait dans l’autoritarisme.
La lutte acharnée de Fujimori à l’égard des mouvements révolutionnaires lui
vaudra d’être poursuivi pour crimes contre l’humanité et corruption. Il sera
arrêté et fait prisonnier pendant 25 ans à Lima, là où il décèdera en 2024.
Depuis les années 2000, le Pérou vit à l’aune des politiques libérales qui oscille entre périodes de croissance économique et périodes de paupérisation généralisée. Le pays est en permanence sous tension. Il reste encore à faire sur le plan des politiques progressistes, notamment pour développer les infrastructures et l’accès à l’éducation, mais aussi pour lutter contre la misère et le trafic de cocaïne. Et à ce propos, il faut toujours inscrire le trafic de cocaïne dans le cadre de notre économie capitaliste afin de saisir les enjeux politiques et impériaux que suscite et génère le trafic de drogue, comme l'explique l'artiste Immortal Technique :
Ce bref regard non exhaustif de l’histoire du Pérou nous donne peut-être à mieux comprendre d’où vient le personnage de Zorrino dans son inscription historique. L’on peut se laisser à quelques hypothèses, en imaginant que Zorrino fut ce quechua indigène, alors invisibilisé et nié par le colonisateur tout comme par les populations locales, comme l’a démontré l’histoire de son pays. Ainsi, le statut d’indigénat a ceci de particulier, il est déjà conceptualisé au sein des classes sociales très hiérarchisées dans les sociétés précoloniales, il se renforce sous domination coloniale et reste un statut infériorisant après la décolonisation. Zorrino est ce jeune garçon dont l’histoire a été effacé, dont la richesse a été spolié par les colons et dont l’avenir en tant que jeune quechua n'est pas garanti. Le mépris qu’observent les deux colons Espagnols dans l’album « Le temple du Soleil » à son égard traduit toute la violence symbolique, territoriale et physique qu’exerce la domination coloniale. Et à cet égard, cette violence aux dimensions plurielles a pour effet la prégnance d’un traumatisme psychique que vivent les populations colonisées des décennies durant. Cela explique la raison pour laquelle Zorrino rase les murs et baisse la tête, il se sait à la merci des dominants, qu’ils soient coloniaux ou nationaux. Il sait que son statut d’indigène le condamne à une existence précaire et instable.
Peut-être est-ce pour cela qu’il cherche à rentrer en contact avec Tintin. Ce dernier, comme a son habitude, ne ferme pas les yeux face à une situation d’injustice. Lorsque Zorrino se fait humilier par les deux colons Espagnols, Tintin réagit et s’oppose à la violence qui s’abat sur le jeune garçon. Si Tintin reste l’archétype de l’homme occidental qui représente une certaine « supériorité civilisationnelle » vis-à-vis des peuples du Sud, ce geste spontané de l’instant de défense et de refus de la violence symbolique et statutaire ne laisse pas indifférent Zorrino. Cette épisode, non négligeable, est certainement le point de départ de ce que l’on peut appeler un « conflit de loyauté » que vivra au plus profond de lui-même le colonisé. Tout au long de l'histoire, Zorrino développe en effet une relation d’amitié avec Tintin qu'il amènera à lui ouvrir les portes de la civilisation Inca. En même temps qu'il réalise ce geste, il sait qu’il trahit en quelques sortes son peuple et son histoire, il sait qu’il prend un risque terrible à dévoiler à Tintin les trésors dont regorge l’histoire de son peuple. C’est là où se joue le conflit de loyauté, entre la rencontre de l’étranger et le développement d’une relation amicale et l’attachement à des principes de non-trahison (l'album "Le temple du soleil" le raconte très bien). Le colonisé est toujours un peu pris dans cette tension, dans cet entre-deux, et quoi qu’il fasse, sa position socialement précarisée le condamne presque inévitablement à l’arbitraire et à la violence. Il est celui que l’on exploite, celui dont on s’approprie le corps et celui dont l’histoire peut être effacée à tout jamais.
Cela étant dit, il n'est pas interdit d'appliquer une grille de lecture autre à l'histoire de Zorrino, une approche interprétative tournée plutôt vers l'amitié. Après tout, l'amitié naissante entre Tintin et le jeune Quechua peut ouvrir le champ des possibles. Ainsi, si la réalité des peuples colonisés reste encore aujourd’hui douloureuse et traumatisante, la réalité-fiction de l’album peut nous convaincre du pouvoir de l’amitié, de sa capacité à enrayer les entreprises de domination et d’exploitation des hommes. C’est un peu ce qu’a voulu exprimer Hergé à travers l'intégralité de son œuvre, consciemment ou non, à savoir que l’amitié entre quelques personnes peut jouer un rôle libérateur et émancipateur dans un monde dominé par la violence entre les hommes, par les structures de domination. Faut-il encore pouvoir encore rêver, et à ce titre, les albums de Tintin, s’ils sont profonds, demeurent avant tout des supports légers, fertiles à la croyance aux rencontres amicales et fraternelles entre les hommes, entre les peuples. En même temps que les albums s'imprègnent de la réalité du monde, ils véhiculent des messages ici et là qui sauvegardent une certaine idée de la fraternité humaine.
Saïd Oner,

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