"Tintin au pays des fascistes" :


J’ai lu « Tintin au pays des fascistes », paru le 18 septembre dernier aux éditions Divergences, écrit par Sébastien Bourdon.

Dès les premières pages, le livre nous plonge dans le contexte historique et politique des années 30 en Belgique, lequel est marqué par l’émergence de mouvements politiques fascisants dont la figure politique naissante fut un certain Léon Degrelle. L’auteur apporte un certain nombre de précisions quant à cet homme, fasciné par le nazisme, dont l’ambition politique est débordante. Ce Léon Degrelle, fondateur du journal d’extrême droite « Le pays réel » d’inspiration catholique et royaliste, se veut à l’avant-garde d’un « ordre nouveau » dans la Belgique des années 1930. Il réussira, via la légion Wallonie, à se faire adouber par les nazis et pourra collaborer avec eux. Après la seconde guerre mondiale, certains collaborationnistes belges furent condamnés. Degrelle, lui, opta pour l’exil afin de fuir les condamnations.

Quel rapport avec Tintin, me direz-vous ? Eh bien, l’auteur évoque ce chapitre bien connu des Tintinophiles au sujet du livre posthume qu’a écrit Degrelle « Tintin mon copain », paru en 2000. Si l’auteur, à raison, prend ses distances avec l’affirmation de Degrelle, défendant ardemment l'idée qu’il est celui qui a inspiré le personnage de Tintin, il est toujours intéressant de situer la naissance de Tintin dans son contexte historique. Hergé, qui a connu Degrelle, dans les années 1930 a parfois illustré certaines couvertures pour certains quotidiens proches de la droite catholique belge. Il a ensuite pris ses distances avec Degrelle, ce qui l’a tenu éloigné du mouvement rexiste, mouvement nationaliste et fasciste. En outre, on peut aisément affirmer que l’inspiration de Tintin s’appuie sur une combinaison de références, et que la revendication de Degrelle s’apparente davantage à une volonté de tirer la couverture à soi, plus qu’à une véritable révélation objective et sérieuse, lui qui a toujours eu besoin de faire parler de lui. Jusqu’à sa mort.



Ce bref retour historique sur les années 30 en Belgique permet au lecteur de situer l’époque, durant laquelle Hergé a commencé à produire les premiers albums de Tintin. Ainsi, il n’est pas inutile de revenir sur « Tintin au Congo » qui, comme chacun sait, véhicule des propos racistes et paternalistes conformément à l’imaginaire colonial de cette époque. Mais l’auteur rappelle, à juste titre, que cet album est toujours en vente aujourd’hui et qu’il ne se prémunit d'aucun élément de contexte. S'il est entendu qu'un adulte peut faire preuve de discernement en contextualisant la parution de l'album dans son contexte historico-politique, quid de l'enfant qui accède à ce type de représentations, aujourd'hui ? Qu'un enfant puisse avoir accès à de tels stéréotypes peut poser question, à l’heure où le racisme ne faiblit pas. L’auteur n’en appelle pas pour autant à un « Cancel » de cet album, mais sa mise en garde me paraît salutaire. Et les quelques tentatives récentes de réécriture de l’album avec un Coco (le boy de Tintin dans l’album) qui serait l’égal de Tintin ne sont pas sérieuses.

La question des premiers albums de la décennie 1930 est aussi évoquée à travers un intérêt critique que portait Hergé quant au capitalisme financier. Des cases explicites sont remarquables dans « Tintin en Amérique », ainsi que dans le « Lotus Bleu », exemplairement. Sébastien Bourdon relativise cette critique du capitalisme, en la ramenant finalement à une critique d’ordre plus racial. En effet, si les milieux de droite en Belgique ont développé toute une diatribe à l’égard des milieux économiques dominants, c’est d’abord parce qu’ils étaient composés de Juifs, selon eux. La dénonciation d’un système économique est en réalité la mise au ban de la population juive, représentée comme dominante dans les milieux économiques (Le personnage de Blumenstein dans la version originelle de « L’étoile mystérieuse » en est un exemple manifeste). Sur ce point, et si l’on s’en tient aux albums que sont « Tintin en Amérique » ou « Le Lotus bleu », il me semble que la dénonciation du capitalisme se lit davantage comme une critique d’un système qui oppresse les plus démunis, les Indiens (premières nations) dans « Tintin en Amérique », ou les minorités chinoises de Mandchourie dans le « Lotus bleu ». Ces deux albums, en particulier, diffusent des idées critiques à l’égard du capitalisme, mais aussi de l’impérialisme, à partir d'éléments qui pointent un "système", et non pas une population en particulier. Il me semble qu’ils sont, tous deux, tout à fait consistants en la matière.

Par ailleurs, si l’auteur évoque effectivement la dimension « antifasciste » du « Sceptre d’Ottokar », l’on peut regretter de ne pas avoir eu un mot au sujet de Basil Zaharoff, sinistre marchand de canons, transformé subtilement en un  "Basil Bazaroff" dans « L’Oreille cassée ». En effet, comment lire cette intrusion d’un marchand d’armes dont le cynisme est parfaitement démontré dans l’album, autrement que, à tout le moins, une désignation du doigt d’un homme qui capitalise sur les guerres entre les pays, entre les peuples ? De ce point de vue, l'on peut s'imaginer un Hergé soucieux de la question du commerce d'armes et des profits colossaux qui en sont générés. Il y a là une dimension antimilitariste qui mérite d'être soulevée. D’autant que cet album de « l’Oreille cassée » intervient peu de temps après le « Lotus bleu », dans lequel le fond idéologique est à la critique acerbe de l’impérialisme économique et militaire.



Basil Zaharoff (1849-1936)


Les albums d’avant-guerre étant discutés, l’auteur ne tarde pas à relater la période critique où le dessinateur offrait ses services au sein du quotidien « Le soir », rebaptisé alors « Le soir volé » depuis son contrôle par l’occupant durant la seconde guerre mondiale. On le sait, cette période est marquée par des carricatures antisémites dessinées sous le trait de Hergé. Plus globalement, cela fut une période où le dessinateur a fait le choix de ne pas voir, de ne pas se tenir informé du sort que vivaient les populations juives. Le journal, pour lequel il travaillait, était pourtant explicite quant à la diffusion de la propagande nazie et du sort que l’on devait réserver aux « impurs ». Bref, cette période, bien connue des Tintinophiles, ne peut être relativisée et permet à des non-initiés de faire la lumière sur le rôle de Hergé durant cette époque où la collaboration fut aussi bien active, que passive.

Aussi, Sébastien Bourdon, à l’aune de la question aussi lointaine que contemporaine de ce qu’on peut appeler « la suprématie blanche », interroge le rôle de Tintin dans ses différentes aventures. Il témoigne du concept de « White savior » (littéralement « sauveur blanc ») pour démontrer que Tintin, bien que sensible aux causes sociales et humaines, s’inscrit dans une idéologie réactionnaire et conservatrice de l’homme blanc qui sait ce qui est « bon » pour autrui, et en particulier pour les populations opprimées. En effet, Tintin successivement sauve Coco, sauve Tchang, sauve Zorrino, sauve Abdallah, et tant d’autres, et tous ces autres le remercient allègrement. On peut effectivement voir en la personne de Tintin, ce bon vieux redresseur de torts qui pose et confirme, s’il le fallait, une certaine domination de la civilisation occidentale (disons-le ainsi) sur d’autres civilisations. Cette grille de lecture me semble pertinente, l’homme blanc se faisait (se fait?) le phare de l’humanité et s’était construit comme celui étant légitime à civiliser les peuples. Malgré tout, ce que ne perçoit pas l’auteur, c’est la lecture innocente et juvénile d’un enfant qui voit en Zorrino, Tchang ou Abdallah, des « autres » qui fraternisent avec Tintin. Et c’est là, la puissance de cette œuvre. Qu’importe à la limite les intentions réelles conscientes ou inconscientes de Hergé, les générations d’enfants qui ont lu Tintin ont pu s’ouvrir à l’altérité et au monde. Le fait que Hergé ait fait voyager son personnage de papier a permis à des générations entières de développer un regard sur le monde, de faire de l’autre un semblable dans un rapport égalitaire. Il y a ce qu’est Tintin dans le fond, mais il y a aussi ce qu’il renvoie dans les esprits, à savoir un jeune garçon qui va vers autrui. Et c’est déjà pas mal. Supposons que, même si Tintin est aujourd’hui largement détourné par l’extrême droite, ce dernier a davantage été un facilitateur d’ouverture et de rencontres, plutôt que de fermeture et de repli sur soi. C’est en tout cas ma conviction.

Concluons par un point qui me paraît essentiel. L’évolution politique de Hergé se lit à travers le parcours de Tintin, comme si Tintin était toujours un peu en avance sur son créateur (comme le souligne Benoit Peeters). D’une façon ou d’une autre, la construction psychologique du personnage de Tintin qui s’est faite à partir de l’intérêt pour autrui et pour le monde (même si l’on peut questionner les intentions sous-jacentes), a eu le mérite de complexifier le rapport au monde du dessinateur. Si Hergé est resté plus ou moins le même, fidèle à ses amis collaborationnistes, Tintin nous a emmenés sur des terrains nouveaux, nous a permis de nous familiariser à l’ethnographie, à la découverte des continents, aux vertus de l’amitié, à la science et à la technologie, aux peuples du monde et aux arts. Et finalement, c’est ce qu’il reste. Combien de Tintinophiles avérés ou un peu moins ont pu développer un intérêt, sinon une passion, pour telle ou telle discipline grâce à Tintin ? Alors oui, il me paraît important de défendre une approche dialectique quant au parcours de Hergé, sans relativisme aucun. Mais, de la même manière, il me paraît aussi juste de reconnaître une forme d’évolution de l'homme vers l’humanisme, grâce à Tintin. Les quelques exemples dont parle Sébastien Bourdon, que sont « Le Lotus Bleu » ou « Coke en Stock » vont dans le sens d’une approche plus humaniste (plus humanisante), plus dialectique et moins stéréotypée de l’œuvre. Aussi, et l’auteur le souligne également, la valorisation des romanichels dans « les Bijoux de la Castafiore » et le refus de les catégoriser conforte cette idée d’une œuvre en mouvement qui prend de la hauteur. À la fin de sa vie, Hergé confessait que "Tintin ne voyait plus le monde en noir ou en blanc". 



Des Romanichels dans les années 1960

« Tintin au pays des fascistes » est un livre important, particulièrement pour ceux qui ne connaissent pas la vie, ni le parcours de Hergé, pour ceux qui ont connu Tintin étant gamins un peu comme tout le monde mais qui ne se sont jamais tellement intéressés à son auteur. En ce sens, le livre décrit avec justesse les connivences, les compromissions de Hergé dans un contexte politique qui, à bien des égards, résonne dangereusement avec notre monde contemporain. L’extrême droite en Europe comme dans le monde se banalise, et Tintin est parfois instrumentalisé, détourné au service des tenants du nationalisme, du racisme, de la xénophobie.  L’on pourra tout de même arguer que Tintin a sauvegardé une certaine idée de la fraternité humaine, contraignant ainsi Hergé à se questionner davantage qu'il ne l'aurait fait à ses débuts. D'une certaine façon, la popularité exponentielle du personnage de Tintin, couplée aux exigences commerciales de l'éditeur de Hergé, ont obligé ce dernier à ne jamais baisser la garde et à maintenir un certain niveau d'exigence artistique, créatif mais aussi à affiner ses recherches afin de "coller" au plus près aux réalités du monde. In fine, l'œuvre de Tintin s'est rapprochée de l'humanisme au fil du temps, comme si la puissance médiatique et commerciale de Tintin obligeait son créateur à ouvrir l'œil. 

Cette œuvre, exceptionnelle sur bien des aspects, a démontré avec brio qu'elle a pu et qu'elle a su dépasser son auteur. Et à ce titre, lire ou relire les albums de Tintin en 2026 reste une clé pour comprendre ce monde, pour précisément continuer à l’interroger. Et c’est en cela que l’œuvre reste un classique.

En fait, cet ouvrage de Sébastien Bourdon aurait peut-être dû s'intituler "Hergé au pays des fascistes". Car, il s'agit bien de Hergé, il s'agit de cet homme qui a toujours "fricoté" de près ou de loin avec des représentants du fascisme, et c'est peu de le dire. Tintin, lui, a évolué vers l'altérité pour se libérer progressivement de ce qu'il a été jadis, notamment en allant jusqu'à défendre des notions progressistes tels que la justice et le droit international (Tintin et les Picaros). Hergé n'est pas Tintin, Tintin n'est pas Hergé. 

Rappelons enfin, dans un souci d'honnêteté intellectuelle, que le Tintinophile que je suis s'efforce de prendre de la distance par rapport à l'objet de sa passion. C'est d'ailleurs un point que je revendique haut et fort : savoir prendre du recul et de la distance pour appréhender sa passion avec discernement, plutôt que de sombrer dans un fanatisme béat. Néanmoins, je ne peux garantir à mon lecteur de ne pas laisser, ici ou là, des traces de ma subjectivité. 

Saïd Oner,

 

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