Nos outils numériques au service d’une représentation du monde :
Nos vies sont rythmées par l’usage d’outils numériques qui cadre et structure notre quotidien, tant professionnel que personnel. Les applications que sont « Outlook », « Excel », « Powerpoint » ou autres logiciels de saisie pour ne citer qu’eux sont largement prisés et font office d’outils de planification, de gestion, d’organisation ou encore de traçabilité. Pleinement inscrits dans le secteur des TIC (les technologies de l’information et de la communication), ces outils numériques deviennent aujourd’hui indispensables pour répondre à des enjeux professionnels de communication, de production ou d’évaluation. Devenus hégémoniques depuis l’avènement des mastodontes du numérique que sont Microsoft ou Google, ils sont utilisés et manipulés par une partie importante de la population mondiale. En effet, l’application « Outlook » qui permet de planifier ses rendez-vous, de partager son calendrier hebdomadaire à ses collègues ou encore de communiquer via des messages électroniques, est une pratique quotidienne et routinière tant chez les professionnels des classes populaires que ceux des classes aisées ou dominantes. Ce sont ainsi des outils numériques qui se veulent « transclasses », qui façonnent notre rapport à la technologie et à la communication et qui se présentent comme étant parfaitement rationnels. Et effectivement, ces outils ont pour fonction objective de faciliter le bon déroulement des tâches auxquelles nous sommes assignés, ils sont sensés permettre aux professionnels de répondre à des besoins et à des impératifs instrumentaux. Ni plus, ni moins. En cela, nos outils numériques sont parfaitement neutres et sont imaginés dans un but purement et simplement technique : fluidifier, planifier, organiser et rationaliser.
Or, comment imaginer que ces outils numériques seraient parfaitement neutres ? Ils s’inscrivent en réalité dans une représentation du monde qui est celle de la rationalisation instrumentale et économique. Ils façonnent et orientent les imaginaires vers une et une seule conception du monde : la rationalisation économique. Il faut parvenir à comprendre que la rationalisation économique n’est pas une loi de la nature, n’est pas une conception naturelle du fonctionnement du monde. C’est la conséquence de choix politiques qui amène à ce que l’organisation sociale du monde soit tournée vers des logiques où la raison économique l’emporte sur d’autres conceptions, d’autres représentations du monde. Le monde est toujours vu et appréhendé à partir d’une vision, et celle qui s’impose à travers des rapports de force, se naturalise progressivement et finit par se normaliser. Et c’est la raison pour laquelle nous ne pensons pas une seconde à interroger cette représentation du monde, puisqu’elle s’est largement imposée comme étant normale, naturelle, évidente. Le fonctionnement normal du monde est induit par la rationalité économique, ce qui signifie que nous avons fait de l’économicisme (l’économie au centre de tout) une croyance dogmatique. S’il y a bien une croyance qui s’est imposée aux États et aux sujets, c’est bien celle qui consiste à considérer notre rapport au monde à partir d’une vision où l’économie est érigée au rang de valeur suprême.
Pourtant, cette vision du monde qui consiste à organiser nos sociétés à partir du paradigme de la rationalité économique n’est qu’un choix qui s’est imposé parmi d’autres, dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, nos outils numériques que nous manipulons participent de cette vision du monde. Ils ne sont pas neutres, ils répondent à des logiques de rationalité et de rentabilité économique. Ils sont au service d’un monde où seule la valeur économique de ce que l’on produit a de la valeur. Ils font du monde un espace colonisé par l’imaginaire économique auquel sont soumis les populations d’ici et d’ailleurs. Ils font du monde un terrain de jeu pour les acteurs économiques et pour ceux qui gagnent des parts de marché dans la compétition mondiale, tandis que sont reléguées à la marginalité et à la mort sociale celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se battre dans l’arène de la compétition économique. Ces outils numériques, que l’on peut imaginer loin de tout cela, sont en réalité les premières pierres fondatrices d’un monde dominé par une organisation sociale à vocation instrumentale et rationnelle : il y a ceux qui sont compétitifs (ceux qui gagnent) et les autres (ceux qui perdent). Pour les premiers, le monde est le leur et ils en tirent un bénéfice non négligeable. Pour les autres, ils subissent ce monde et meurent dans l’indifférence généralisée.
Qu’on ne s’y trompe pas. Les outils numériques que l’on utilise ne sont pas directement responsables des conséquences d’un monde tourné vers l’économie de marché et la compétition des uns contre les autres. Ils sont plutôt ceux qui légitiment ce monde à travers un usage dépolitisé que l’on interroge plus. Ils façonnent un rapport au monde exclusif où la valeur économique n’est plus dominante parmi d’autres, mais est normale, naturelle, évidente de toute éternité. Il est normal que le monde soit organisé autour de l’économie de marché. « Comment pourrait-on faire autrement ? » Disent-ils naïvement puisqu’ils ne connaissent que cela. C’est là la force des dominants de ce monde, ils imposent une narration du monde qui en devient une réalité. Et cette réalité est parfois revendiquée avec plus de zèle chez les sujets des classes dominées.
Ainsi, « Outlook » ou « Excel » sont des outils qui, à leur échelle, donnent un aperçu du monde dans lequel nous vivons. Un monde où la communication règne en maître et où les coûts sont calculés de façon à s’assurer une rentabilité économique toujours plus exponentielle. « Outlook » est cet ami qui nous enjoint à communiquer et à recevoir l’information dans un flux continu, et « Excel » est un autre camarade de jeu permettant de remplir des lignes et des colonnes, ratifiant ainsi ce monde où communication et rationalité mathématique font la valeur économique. Les entreprises technologiques et numériques, cotées en bourse, influencent et orientent les pratiques à travers la dépendance d’usage à ces outils devenus incontournables. Ce faisant, ces entreprises s’assurent d’un double bénéfice : elles normalisent une représentation du monde tournée vers la rationalité instrumentale, technique et donc économique, et par voie de conséquence, elles s’autolégitiment et renforcent la position sociale dominante et hégémonique qui est la leur. La boucle est bouclée.
Alors, quelles alternatives à ces outils ? La question se pose. En réalité, les alternatives, si elles sont respectables et même indispensables, se heurtent très souvent à l’inévitable : la marginalité. De nombreux outils existent pour se passer des géants du numérique et pour tenter de s’organiser selon des considérations éthiques, et autour de finalités plus respectueuses du vivant dans sa diversité. On sait en effet, faut-il le rappeler, que la rationalité économique, derrière cette appellation presque innocente, a des effets destructeurs à l’échelle de la planète. La rationalité économique, pour le dire clairement, c’est concevoir le monde comme un espace à exploiter et à coloniser dans le seul but d’en tirer un profit symbolique et économique. Et cela ne peut se faire que dans la violence, la souffrance et la destruction. Ce qu’on appelle « rationalité économique » est un doux euphémisme pour désigner plus concrètement une entreprise d’exploitation des ressources planétaires, qu’elles soient humaines, animales, végétales ou plus globalement naturelles. Il faudrait nommer les choses à partir de ce qu’elles font, à partir des conséquences concrètes et matérielles qu’elles produisent. Et par conséquent, la rationalité économique n’a d’autre signification que l’exploitation des ressources planétaires de ce monde, dans un contexte de concurrence économique mortifère. Pour assurer le profit de quelques-uns, il faut procéder à la destruction et à la mort du vivant. Il faut être rationnel, froid et factuel.
Par conséquent, et pour revenir sur la question des alternatives aux outils numériques et, plus largement, à la toute-puissance des entreprises numériques, l’on peut craindre que l’horizon pour ces alternatives soit celui de la marginalité. Sans doute, faut-il encore et toujours plaider en faveur d’une récurrence à interroger les évidences, à se poser des questions à soi mais aussi à autrui, à accepter l’idée presque révolutionnaire d’allouer du temps (quand on le peut) qui ne soit pas strictement productif, mais qui permet simplement de prendre du recul sur nos pratiques du quotidien. L’homme est réduit à un être économique (homo economicus) qui ne peut exister que dans l’arène de la compétition mondiale, et cela est la réalité objective dans laquelle nous sommes pris. Et nous peinons à imaginer les conséquences mortifères de cette réalité-là, car nous ratifions l’idée que tout le monde peut y arriver, que « si l’on veut, l’on peut », comme si tout se jouait à partir de sa seule volonté, niant ainsi les disparités sociales, les conditions d’existence, les antagonismes de classes…Pourtant pour les quelques-uns qui gagnent dans cette arène, combien de perdants que l’on ne voit pas, que l’on ne voit plus ? Les morts sociaux de la compétition mondiale voués à la marginalité, à l’exclusion, à la précarité et à l’abandon sont les majoritaires de ce monde. Ils crèvent de celui-ci, à la fois parce qu’ils ne peuvent jouer le jeu de cette compétition, mais aussi parce qu’ils sont invisibilisés, délocalisés dans des zones du monde qu’on ne voit plus, que l’on éclaire plus, des ruelles sombres où les sans-abris se laissent mourir, jusque dans les prisons, véritables zones de non-droits où les détenus croupissent parfois à 4 dans 9m2, sans oublier les populations du Sud qui n’existent presque plus dans la composition géographique occidentalo-centrée de ce monde.
Et donc, d’aucuns pourraient rire à gorge déployée du lien que j'essaye d'établir entre les outils numériques que nous manipulons, avec la question des morts sociaux d’un monde qui ne jure que par la rationalité économique. Ce serait pourtant une grave erreur, puisque ce sont dans nos habitudes (au sens d’habitus) que l’on trouve des explications quant aux finalités pour lesquelles nos entreprises se battent, pour peu qu’on s’interroge sur nos pratiques, nos habitudes, nos comportements. L’objectif ici n’est jamais de rendre responsable l’agent de production qui manipule des outils à son niveau, mais bien d’inscrire l’outil que l’on utilise dans un cadre beaucoup plus large que son seul présupposé initial. Ces outils du quotidien ratifient un ordre social du monde qui entraîne les conséquences que l’on a soulevé. Ces outils ne sont pas déconnectés d’une représentation du monde, ils ne sont pas neutres, ils sont investis par les géants du numérique dans la perspective de répondre à leurs intérêts. La question des techniques ou de la technologie s’appréhende depuis et à partir du cadre politique et économique dans lequel nous sommes régis. Et dans un cadre politique et économique régit par la rationalité économique, les techniques d’information et de communication ne servent avant tout qu’à valoriser ce cadre et sa finalité.
J’ai écrit ce texte un matin d’été à jongler entre Outlook, Excel et un logiciel de saisie à la manière d’un automate. Soudain, je me suis posé la question de l’usage routinier de ces outils. Je me suis interrogé sur une habitude banale de mon quotidien en tant que professionnel. Pourquoi faut-il classifier les choses, les organiser, les tirer, les prioriser, les hiérarchiser ? Pourquoi les choses doivent parfaitement s’imbriquer de manière à répondre à des délais, à des enjeux que l’on ne maitrise pas toujours ? Pourquoi ces outils, que l’on utilise machinalement et qui se présentent comme étant rationnels, ne font pas toujours sens pour le professionnel que je suis ? En fait, en me posant des questions, je fais un pas de côté et les réponses que j’obtiens me permettent d’y mettre un peu de sens. Cela n’a rien changé à me vie professionnelle, cela n’a pas modifié le cours de ma vie personnelle, mais cela m’a certainement permis de comprendre dans quel cadre s’inscrivent ces outils. En quelques instants, je n’ai pas agi en automate, mais en un sujet professionnel qui s’interroge. Et c’est déjà pas mal.
© Hergé / Tintinimaginatio - 2026
Saïd Oner,
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