La "Liberté d'expression", un concept qui fabrique de l'opinion :



Dans une ruelle sombre de Toulouse, Décembre 2019


Historiquement, les régimes démocrates se sont construits à partir de quelques concepts clés qui cimentent encore aujourd’hui le fonctionnement de l’organisation sociale d’une société dite démocratique. Parmi ces concepts clés, celui de « Liberté d’expression » est indéniablement celui auquel la société démocratique se réfère continuellement pour se légitimer. Est démocratique une société dans laquelle chacun est libre de s’exprimer. Et comment se montrer hostile à l’égard d’un concept qui considère chacun dans son droit à s’exprimer ? Qui plus est, lorsque l’on sait que la possibilité de s’exprimer ici ou là est loin d’être acquise, qu’elle peut faire l’objet de fortes représailles à l’endroit de citoyens vivant dans telle ou telle partie du globe. La France, elle, pays démocratique se veut à l’avant-garde d’un État qui inscrit dans sa constitution (notamment dans son article 11), le droit à la libre communication des pensées et des opinions.  Ce droit à l’expression, à la communication et à l’opinion doit se comprendre comme étant un droit acquis de haute lutte, et sa constitutionnalisation est un progrès social inestimable. Cela est heureux.

Alors, pourquoi revenir sur ce concept ? Parce que chaque concept institué doit s’évaluer à l’aune du réel et depuis sa fonction légitime et observable dans les pratiques sociales. La « Liberté d’expression » est en fait une notion qui se résume à la liberté d’opinion. Ainsi, s’exprimer équivaut à partager une opinion, un ressenti, une tendance et chacun chérit personnellement son opinion et l’importance de la dire. Il serait injuste et contraire à la loi de m’empêcher de partager mon opinion. Pourtant l’opinion que j’estime être la mienne est très souvent une opinion qui peut être façonnée par l’environnement social dans lequel j’évolue, elle peut être orientée selon des mécanismes d’influence qu’opèrent les médias auxquels je souscris. De la même manière, l’opinion que je fais mienne est très souvent articulée à un agenda politique et médiatique qui fabrique l’opinion. Dès lors, l’opinion qui est la mienne est en réalité traversée et investie par des intermédiaires qui participent de la fabrique de l’opinion, de mon opinion. Une opinion ou un ressenti ne se font jamais seuls, ils émergent à partir du moment où j’ai été perméable à des discours, à des tendances, à des rumeurs ou à des normes. Il ne faut donc pas parler d’opinion personnelle de l’individu, mais plutôt de la possibilité pour l’individu d’exprimer individuellement une opinion. Par conséquent, ce que l’on appelle la « Liberté d’expression » renvoie davantage à une certaine uniformisation des opinions, construite politiquement et médiatiquement, plutôt qu’à l’expression d’opinions plurielles, diverses et discutables dans le champ démocratique. Si vous prenez l’exemple du sujet de l’immigration, celui-ci est construit médiatiquement et politiquement depuis de nombreuses années, et l’opinion publique dans de très grandes proportions ne fait que relayer une opinion largement construite en amont. L’opinion publique est la conséquence de mécanismes de domination qui façonnent les attitudes, les comportements mais aussi les regards sur tel ou tel sujet.

En outre, c’est là qu’il faut distinguer l’opinion de la pensée. L’opinion est un prêt à penser servi par les acteurs économiques et médiatiques qui occupent et confisquent l'espace du champ démocratique. Et nous pensons naïvement que notre opinion relève de notre pensée, tandis qu’elle n’est faite que de raccourcis, de stéréotypes, parfois même de mensonges et d’erreurs factuelles. Si la « Liberté d’expression » suppose la « Liberté d’opinion », alors cela veut dire que notre liberté d’expression se résume à relayer les discours dominants qui ne servent qu’à maintenir les positions sociales en l’état. La Démocratie serait donc un système largement verrouillé, dans lequel nous avons le droit de partager une opinion normalisée et conforme aux tendances dominantes. Et c’est là-dessus que le citoyen moyen et naïf se bat, il criera au scandale s’il ne peut pas affirmer ce que d’autres lui ont mis dans la tête…Parce qu’il pense que son opinion est profondément la sienne, il n’hésitera pas à parler de « Dictature » s’il est empêché de s’exprimer. C’est d’ailleurs très souvent ce que l’on observe. Il n’est pas rare d’entendre parmi les citoyens que nous ne pouvons plus rien dire, alors que précisément ils disent et répètent à l’envie des opinions largement répandues dans le champ social, parmi lesquelles certaines relèvent ouvertement du sexisme, de la xénophobie ou du racisme.

L’opinion fige des ressentis, des sentiments, des sensations au gré des tendances et fixe l’expression en ce sens. La pensée se distingue de l’opinion, elle nécessite une capacité à prendre du recul en réalisant un travail de mise à distance des effets d’annonces et de la puissance publicitaire et médiatique. La pensée s’inscrit dans un cheminement long et sinueux qui consiste à élargir le champ des possibles et à encourager une lecture critique des idées dominantes. Evidemment, le prêt à penser de l’opinion est confortable et nous déleste de ce travail ingrat de la réflexion, pourtant ô combien nécessaire et salvateur, dans des perspectives d’autonomisation et d’émancipation. En fait, il faudrait prendre la Démocratie pour ce qu’elle est véritablement et la pousser dans ses retranchements, plutôt que de la cajoler dans le sens des dominants. La Démocratie n’attend que ça, qu’on la bouscule et qu’on l’incarne avec force à travers l’application pratique de concepts forts que sont la pensée critique, le pouvoir d’agir et l’autonomisation des individus. De plus, la pensée critique permet de faire éclater toutes les idées reçues que nous intériorisons, parfois malgré nous. Penser de façon critique est une étape fondamentale pour s’émanciper de la tutelle médiatique et politique, mais cela demande un effort à chacun auquel il faut consentir. La Démocratie n’est pas acquise, il faut l’éprouver au quotidien et lui faire honneur en refusant l’état des choses. La Démocratie se pratique, elle ne se suffit pas à elle-même.

Comprenez ainsi que dans ce contexte, le concept de « Liberté d’expression » en réalité fabrique l’opinion publique afin de l’orienter vers un consensus idéologique. Dès lors, il est convenu de s’apercevoir qu’un certain nombre de médias (CNEWS en tête) s’approprient ce concept en l’érigeant comme une valeur cardinale. Ajoutons qu’en plus d’en faire un concept consensuel, l’invocation de la « Liberté d’expression » autorise le plus naturellement du monde la prolifération de propos racistes, sexistes et/ou homophobes. C’est effectivement dans ce cadre que les individus sont flattés dans leurs pulsions réactionnaires et sont invités à partager une opinion, laquelle est façonnée et construite par des acteurs économiques et médiatiques. Peut-on se satisfaire de cela dans un régime démocratique ? N’ait-on pas en droit d’en vouloir plus ? Ne faut-il pas substituer à la notion d’opinion la notion de pensée critique pour commencer réellement à peser sur la Démocratie ? Ou sommes-nous contraints à vivre dans une société de l’habitus, de la norme et du consensus ? Sommes-nous condamnés à la conformité ? 

Enfin, si nos sociétés démocratiques valorisent autant le concept de "Liberté d'expression", n'est-ce pas pour cantonner chacun à un rapport à la Démocratie où seul le pouvoir de dire symboliserait la pratique paroxystique du faire démocratique, de l'acte démocratique ? Nous avons le droit et le pouvoir de nous exprimer, et cela démontrerait de façon implacable le fait que nous vivions sous un régime démocratique. Or, c'est faire fi de tout un pan de l'idéal et de la pratique démocratique qui relève du pouvoir d'agir, notamment dans la perspective de peser sur nos conditions réelles d'existence. Est démocrate le régime dans lequel l'individu peut exercer un pouvoir concret sur ses conditions de vie, sans déléguer à des experts le soin d'entretenir l'illusion de la représentativité. 

Dans un régime démocratique, si tout le monde a priori est en mesure de donner son opinion, combien investissent la pensée et le temps long de la réflexion ? Nul doute que nous aurons à créer des conditions pratiques favorables au développement de la réflexion, pour sortir d’une culture d’un prêt à penser instantané.

La conception de la Démocratie de nos sociétés contemporaines stipule la pluralité et le droit à la différence, tout en fabriquant du consentement, du consensus et de la conformité. Pour en sortir, plutôt que de parler de « Liberté d’expression », sans doute, devrions-nous commencer à parler de « Liberté critique » afin d’aspirer à une société qui se voudrait réellement démocratique.

Saïd Oner,

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