Les violences périscolaires, des responsabilités individuelles mais un phénomène structurel : 




L’actualité riche que l’on connaît a mis en lumière les violences que subissent de nombreux enfants au sein d’accueils périscolaires, en particulier à Paris. Ces violences, notamment physiques ou sexuelles, doivent être condamnées et punies à la hauteur des préjudices causés sur les victimes.

Il me semble que les violences que l’on constate au périscolaire peuvent être analysées depuis le cadre structurel dans lesquelles elles se manifestent. Nous passerons à côté du phénomène grave que sont les violences que pratiquent les animateurs si nous en restons à une lecture de dénonciation des auteurs, des individus. S’il faut évidemment protéger les victimes en prenant des mesures fortes à l’encontre des agresseurs, il faut absolument élargir notre regard pour aller au-delà de l’observable. Ces violences révèlent des dysfonctionnements structurels graves que l’on connaît depuis des décennies dans le champ de l’animation et de l’accompagnement éducatif. Le champ de l’animation dans son ensemble est un secteur largement précarisé et prolétarisé, où les besoins en encadrement ne sont jamais couverts à la hauteur des ambitions éducatives et pédagogiques, qu’affichent pourtant structures et organismes.

Ainsi, le secteur de l’animation vit quasiment au jour le jour dans une précarité structurelle, dans laquelle les responsables pédagogiques et éducatifs doivent composer dans l’urgence, dans le stress et dans une incertitude certaine.

En même temps que les besoins en animateurs sont colossaux, tant pour accompagner pédagogiquement les publics que pour les encadrer sur le plan sécuritaire, ces mêmes animateurs font l’objet d’un désintérêt total et d’une indifférence généralisée de la part des pouvoirs publics, des organismes recruteurs et plus largement de la société. Très souvent, ils ne sont pas reconnus en tant que professionnels car ils évoluent, pour beaucoup, sous le statut ultra précarisé de « vacataire ». Statut que connaît à peine France Travail, par exemple. Le « vacataire » est payé à la tâche, il n’a pas de contrat de travail, il n’a pas de protection sociale et lorsqu’il est payé, il l'est de façon différée. Les animateurs comprennent donc, et le vivent dans leur propre corps, qu’ils ne sont pas reconnus en tant que professionnels (qu’ils soient formés ou non). Le capital symbolique qui est le leur se situe au niveau des égouts et ils intègrent rapidement l’idée qu’ils sont là surtout pour faire le nombre dans un contexte professionnel d’urgence. Les responsables pédagogiques et éducatifs recrutent à la va vite des personnes qui, parfois, connaissent à peine le métier, ils sont pris à la gorge et doivent se débrouiller pour trouver des animateurs au jour le jour pour respecter les taux d’encadrement qu’impose la loi.

Dans ce contexte, il est évident qu’il est difficile de faire du bon travail, à savoir : accueillir les animateurs, les accompagner, les valoriser dans un rôle ô combien déterminant. Les responsables éducatifs et pédagogiques ne font donc que survoler tout un processus d’accueil, de recrutement et d’accompagnement, ce qui renforce le sentiment des animateurs de ne pas être « importants », reconnus et considérés à leur juste valeur.

Tout ce beau monde se démène comme il peut et l’on ne peut nier des comportements individuels inappropriés et relevant de l’illégalité, mais la réalité structurelle des périscolaires est celle d’un secteur qui a abandonné ses missions éducatives pour s’aligner sur des logiques comptables propres à celles d’une entreprise classique. Ceux qui subissent lourdement les conséquences sont donc les publics, et particulièrement les enfants, qui sont sacrifiés non pas tant sur l’autel de quelques comportements individuels inappropriés, mais bien sur l’autel de la marchandisation de tout un pan du secteur éducatif et social qui considère, aujourd’hui, le public comme un investissement à court, à moyen et à long terme. Il y aura toujours des périscolaires car le besoin de « garder » des enfants est colossal, et ce besoin est une source de profits pour les structures étatiques ou privées. En revanche, la marchandisation imposant la rationalisation des coûts (notamment humains), il n’y a nullement besoin de payer les encadrants, il n’y a nullement besoin de les former et encore moins de les considérer statutairement et professionnellement. Dans de telles conditions, la prétention à la sauvegarde du bien-être des enfants (érigée en valeur incontournable) se révèle pour ce qu’elle est : une escroquerie.

Rappelons qu'un animateur peut bosser "en coupé", il peut commencer sa journée de travail dès 7h30 avant le début de l'école, pour enchaîner entre 12 et 14h et finir sa journée de 16h à 18h30. Tout cela, dans une certaine indifférence à l'égard des nombreux "partenaires éducatifs" avec qui il travaille ou est censé travailler. Un animateur, par définition, est un travailleur prolétarisé et invisibilisé.

Cette logique de la marchandisation des « métiers de l’humain » peut expliquer ces comportements intolérables. Je précise que je n’excuse nullement ces comportements, mais j’essaye de les lire à travers une grille de lecture qui va au-delà de la simple dénonciation. Si ces agresseurs sont des coupables indiscutables, vous ne réglez pas les comportements individuels sans remettre en cause le cadre structurel dans lequel évoluent ces animateurs. Si nous voulons des structures périscolaires qui se soucient véritablement et authentiquement des enfants qu’elles accompagnent, il faut d’abord en finir avec ces logiques mortifères de marchandisation, pour ainsi se soucier des professionnels et des encadrants dans des perspectives de reconnaissance symbolique, éducative, matérielle et salariale. La marchandisation appelant la prolétarisation des tâches, elle ne permet pas un encadrement pédagogique et sécuritaire de qualité des enfants accueillis. Il faut parvenir à comprendre que marchandiser un secteur d’activités provoque nécessairement une précarisation du travail pédagogique et humain, et fragilise donc l’encadrement des animateurs, lequel permettrait pourtant la régulation et la prévention de comportements et d’attitudes qui relèvent de la pénalité, sauvant ainsi nos enfants de prédateurs éventuels.

En somme, plus l’on marchandise un secteur d’activités, et en particulier les secteurs sociaux et éducatifs à l’image des accueils périscolaires, plus vous écrasez et vous niez ce qui fait pourtant l’essence du rôle d’animateur : l’accompagnement, la pédagogie, l’encadrement. Si la marchandisation suppose la redéfinition de la raison sociale des périscolaires vers davantage de rationalité économique, de rendement et d’efficience, alors elle entérine définitivement ce qui relève de l’accompagnement pédagogique et humain des équipes, des publics. Dès lors, et quand bien même il est difficile de le dire ainsi, les dysfonctionnements graves au sein des périscolaires sont d’abord structurels. De ce point de vue-là, les responsables des violences que l’on découvre aujourd’hui sont aussi à chercher du côté des pouvoirs publics qui transforment les secteurs accueillant du public (hôpitaux, écoles, périscolaires, centres éducatifs…) en des secteurs marchandisés au nom de la compétitivité mondiale. Et bien cela a des conséquences réelles et concrètes pour les professionnels, pour les publics.

Dans le cas de violences individuelles, cela parait contre-intuitif, mais il faut pourtant essayer d’aller au-delà de l’individualisation pour inscrire ces violences dans un contexte plus large. Aussi condamnables soient ces violences et sans jamais nier la responsabilité individuelle des auteurs, c’est en interrogeant le contexte structurel dans lequel se sont manifestées ces violences individuelles que l’on peut obtenir des réponses à la hauteur des enjeux pédagogiques, humains et sociaux.

Saïd Oner,


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