Le terrorisme de la solution :



Depuis plusieurs décennies, nos sociétés occidentales sont régies par des impératifs d’opérationnalité. Le paradigme qui est le nôtre est celui de l’effectivité et de la rationalité, nous évoluons selon l’idée intériorisée que toute action quelle qu’elle soit doit se traduire par un résultat. Cela est particulièrement marqué dans le monde professionnel dans lequel la compétitivité concurrentielle impose des résultats effectifs et probants. Cette réalité économique dans laquelle nous vivons façonne une lecture du monde et des rapports aux autres qui seraient définis selon un schéma binaire d’action à résultat. Plus encore, et dans ce schéma bien compris, l’action se justifie à elle-même, il n’est pas question de ne pas agir. La non-action est un impensé, dans nos sociétés modernes, il s’agit d’agir et de démontrer sa capacité à obtenir un résultat. Dès lors, nos imaginaires sont relativement cloisonnés et limités, non seulement par le fait d’imposer l’idée d’agir dans toutes situations données, mais aussi en infusant dans nos esprits que l’action menée ne saurait être vaine, elle doit démontrer sa rationalité et son efficacité à travers un résultat.

Ainsi, et si le fait d’agir relève d’une injonction normative, son corollaire qui est le résultat doit faire la preuve de sa réussite. C’est ce qu’on appelle plus communément, une solution. Un résultat positif, un résultat réussi, est une solution trouvée. Face à un problème, il faut une solution. Jusque-là, rien d’anormal me direz-vous, il est absolument normal d’agir, d’être en mesure d’obtenir un résultat et d’en démontrer le caractère victorieux. A ceci près qu’il faudrait plutôt dire qu’il est devenu « normal » d’agir et de bénéficier d’un résultat, à partir d’un paradigme qui est celui de la rationalité économique. Celle-ci s’est développé avec l’avènement de politiques néolibérales dans lesquelles la figure centrale de l’entreprise s’inscrit dans un registre de compétitivité mondiale. La « société nouvelle » dont parlait Jacques Delors est celle d’une société régulée selon des rapports économiques concurrentiels, lesquels positionnent l’entreprise comme un acteur majeur et incontournable qui doit faire la preuve de son efficacité économique. Les entreprises étant sommées de rayonner économiquement, elles doivent agir selon une rationalité froide et implacable, elles doivent produire de manière à dégager un profit économique. Elles agissent (production) pour un résultat effectif (profit). Sinon, si les entreprises n’obtiennent pas de résultats, ne trouvent pas de solutions, elles risquent la faillite (bien qu’elles sacrifieront d’abord les producteurs, à savoir les salariés). Par conséquent, ce modèle appliqué aux entreprises n’en reste pas moins qu’un modèle, dominant certes, mais qui n'est pas « naturel », c’est un modèle construit socialement qui s’est imposé à l’aune de réformes et de lois politiques qui en font un modèle dominant, normalisé. Or, et c’est là où cela devrait nous interroger, c’est que ce modèle a ruisselé de manière à se diffuser dans tous les pans de vie sociale. L’on constate en effet que nos actions du quotidien sont rationalisées, elles se calquent sur la rationalité économique qui stipule l’agir et l’efficacité d’un résultat. Les compétences d’un individu se lisent à l’aune de sa capacité cognitive à agir ou réagir dans des perspectives « solutionnistes ». Ainsi, le monde social érige en compétences reconnues, le fait d’être capable d’agir et de trouver des solutions, d’où les notions de compétences sociales et/ou comportementales. Dans nos sociétés modernes, il n’y a que des agents qui agissent et qui trouvent des solutions efficacement. Les autres, ceux qui n’agissent pas, ceux qui ne cherchent pas de solutions sont considérés comme des poids qui entravent la bonne marche du monde, et sa rationalité économique.

Par conséquent, ce modèle hyper rationnel qui normalise l'idée que toute action doit mener à un résultat ou à une solution, pose problème car il sclérose l’imaginaire et empêche la projection, la réflexion. Qui plus est, ce modèle rationaliste poussé à l'extrême s’articule aux outils techniques, prépondérants dans nos vies, et stipule que chaque problème a une solution technique. La technique devient l’alliée objectif de ce modèle dominant de la rationalité économique. Dès lors, il n’y a plus lieu de tergiverser, il nous faut faire vite pour rester efficaces et nous avons, pour cela, pléthore d’outils techniques et numériques qui répondent à tous nos problèmes. L’ingénierie professionnelle, sociale, entrepreneuriale ne laisse aucune place au doute et se structure autour du couplage action/problème et solution technique. L’exemple le plus intéressant à partager est celui relatif à la question environnementale. Nous savons, peu ou prou, que la planète entre dans une phase critique quant à sa survie, mais nous y apportons des solutions techniques. Les océans sont remplis de déchets ? Nos entreprises développent des applications à base d’indicateurs, permettant de calculer en temps réel le niveau de déchets déversés dans les mers ou dans les océans. L’enjeu depuis les TIC (techniques d’information et de communication) est d’afficher des résultats, de trouver des solutions chiffrées dans des perspectives d’efficacité économique. Autrement dit, il ne s’agit pas de sauver la planète à proprement parler mais d’afficher des résultats observables qui garantissent la pérennité et la viabilité d’une entreprise, dopée par le profit. Par ailleurs, et dans ce contexte, la solution à trouver relève davantage d’un affichage statistique, d’une production chiffrée et quantifiable et d’un objectif de production économique à atteindre, que d’une véritable action coordonnée et pensée selon des besoins sociaux et vitaux. Solutionner équivaut ainsi à démontrer statistiquement, mais pas nécessairement à œuvrer dans le réel de la vie sociale.

Ce paradigme dominant issu du monde de l’entreprise pèse sur les relations interindividuelles dans différents champs, qu’ils soient sociaux, associatifs ou culturels…Dans le monde artistique, la création individuelle ou collective ne saurait être articulée à un paradigme « solutionniste ». La création implique et suppose une expérimentation constante et ne devrait pas répondre à des enjeux purement rationnels d’efficacité. L’artiste tâtonne, avance puis recule, agi mais peut ne pas agir, il soumet ses idées et fait selon son imaginaire. Chez l’artiste, il n’y a pas de solutions à trouver, que des chemins à emprunter. La création artistique est créatrice quand elle n’est pas adossée à une fin « solutionniste ». L’exemple que l’on peut citer est celui de Hergé qui, malgré la pression de ses éditeurs, à façonner son œuvre au gré de ses idées, de ses doutes, de ses interrogations, de ses intérêts. Il n’a pas cherché une solution ou un résultat particulier, il s'est laissé porter par la progression de son cheminement narratif et scénaristique, ce qu’il lui a permis de répondre à un certain nombre de pressions éditoriales et/ou journalistiques. De la même manière, dans le champ scolaire, un professeur est quelqu’un qui compose avec du matériau humain, il ne peut appliquer des solutions techniques à autant de singularités humaines et à autant de destins sociaux pluriels. Son intérêt pédagogique est celui d’une recherche constante, et non d’une réponse préfabriquée adaptée et adaptable à tous. Un professeur qui souhaiterait faire différemment auprès de ses élèves (par exemple) se verrait très certainement repris de la façon suivante : « Oui mais concrètement, comment tu fais ? Quelle est ta solution ? ». Ce type de questions à une puissance destructrice qu’on ne mesure pas, car elle entérine d’emblée toute possibilité créatrice et réflexive sur une idée, une envie, un souhait. Car, dans le modèle « solutionniste » que nous connaissons, il n’y a pas lieu d’imaginer, simplement d'appliquer. Si vous imaginez, si vous réfléchissez à une autre voix, à une perspective nouvelle, vous serez confronté à l’opérationnalité pratique de votre imagination. Et puisque nous nous sommes habitués à la rationalité d’une action, nous remettons en cause toutes propositions/imaginaires qui seraient « en dehors » du cadre normatif dans lequel nous évoluons. C’est d’autant plus déplorable que l’imaginaire est une qualité non négligeable dans un contexte scolaire où les questions relatives à l’accompagnement éducatif et pédagogique d’enfants et de jeunes adolescents, ne se solutionnent pas techniquement. Elles se discutent, elles s’expérimentent, elles font l’objet d’échanges entre les différents protagonistes, elles s’alimentent au regard des dynamiques et des réalités situationnelles. Elles vivent à travers des interrogations et ne devraient pas être contraintes à des actions/problèmes/solutions techniques. C’est parce qu’elles tâtonnent, n’agissent pas dans l’immédiat qu’elles sont vives et vivaces, et que par ricochet, elles entretiennent l’intérêt des professeurs pour leur métier. En cloisonnant, on crée des automates normatifs, tandis qu'en expérimentant (parfois sans même agir), on encourage la possibilité d’exploration.

Si les choses sont faites de manière à obtenir un résultat, une effectivité, il est possible de découpler l’action de sa réussite, tout comme il est possible de tuer dans l’œuf l’idée d’action. Nous pouvons ne pas agir, dans certaines situations, cela peut tout à fait s’avérer pertinent et fondé. L’action consistant à répondre à tout et tout de suite nous donne le sentiment d’agir et donc le sentiment d’efficience et d’utilité, cela confirme nos biais cognitifs, mais ne répond pas toujours à des besoins élémentaires et à des réalités sociales. Nous n’avons pas toujours besoin d’agir, et heureusement. Agir, se donner le sentiment d’être utile est une forme d’attente sociale qui, elle-même, valide notre acceptation dans le monde social. Or, il faut démonter cette construction et faire de l’agir un choix parmi d’autres, et faire de la non-action ou du non-agir une option tout à fait recevable, acceptable et que l’on peut valoriser socialement. De la même façon, décorrélons l’action d’une solution pour sortir d’un paradigme qui empêche les alternatives. L’on peut agir sans chercher à trouver de solutions opérantes, agir ne signifie pas réussir, ne signifie pas la recherche d’un résultat. L’agir, c’est se mettre en mouvements, indépendamment d’un résultat attendu ou espéré. La complexité humaine, sa richesse, son caractère incertain, son imprévisibilité est telle qu’elle ne peut se résumer à des vies tracées et codifiées qui font du binôme action/solution une voie unique et exclusive. Les relations interindividuelles ne peuvent être régies selon une route que l’on prend à partir d'un point A pour qu’on y trouve la solution et un résultat probant au point B. Parfois, il faut savoir prendre d’autres points, d'autres chemins, comme il est tout à fait possible de se refuser à prendre la route. La vie humaine ne peut être encadrée, apprivoisée, cadenassée de cette manière là.

Et à la question de ton collègue : « Oui mais on a pas le choix et de toute façon, quelle est ta solution ? », il faut rebattre l’idée d’une solution et se donner le droit d’imaginer, de penser, de projeter…Il faut parvenir à ne plus penser en terme de solution, mais simplement d’imaginer une option qui mérite discussion. Que cela se transforme en solution ou non n’a pas à se poser. L’imaginaire et la réflexion ne sont pas soumis à l’effectivité et à la rationalité, et c’est précisément en ne cherchant pas toujours de solutions, que des voies s’offrent à nous. 

Redisons le, la tyrannie de la solution concrète à trouver est un construit social qui s'applique à partir du modèle de la rationalité économique issue de l'entreprise. Cette rationalité, érigée en modèle exclusif et indépassable, a gagné le monde social jusque dans l'intimité relationnelle. Elle est porteuse d'une idéologie mortifère qui réduit les vies humaines à un schéma binaire qui fait du couplage action/solution, l'alpha et l'oméga du rapport entre les sujets. Pourtant, faut-il agir en toutes circonstances ? Si l'on prend à nouveau un exemple tel que celui de la violence sociale dans nos sociétés, est-ce que l'action répressive des forces de l'ordre permet de trouver une solution quant à l'atténuation de la violence ? La question mérite réflexion et il n'est pas certain que la répression policière soit une solution concrète, ne serait-ce que dans la perspective d'une diminution de ladite violence. En tout cas, c'est un sujet qui fonctionne selon la binarité action/solution avec pour finalité l'efficacité. Or, et bien que cela soit contre-intuitif, ne pas répondre à la violence sociale par de la violence serait peut être plus efficace car le cycle de la violence serait ainsi enrayé, et qu'à l'aune de cette non-réponse se dégageraient des voies nouvelles, des options et alternatives autres. Autrement dit, la recherche d'efficacité motivée par la tyrannie du gain de temps, en réalité, est engluée dans des modes de pensée binaires et dépourvues d'imaginaire, or il semblerait que pour être efficace, il faille non seulement savoir prendre son temps mais aussi être en mesure d'explorer les options qui s'offrent à nous, plutôt que de se résoudre à agir machinalement à la manière d'automates. 

Ainsi, gagner du temps ne confère pas forcément à l'efficacité et la mise en œuvre d'une action ne garantit pas la solution. Le monde social ne peut se résumer à une rationalité économique froide, il est pluriel, divers, incertain et imprévisible. En l'appréhendant à partir d'un modèle rationaliste de coûts et d'efficacité, nous nous condamnons à répéter des schémas cognitifs qui nous rassurent et nous valident socialement ("au moins, j'ai agi"), mais nous n'apprenons pas de nous-mêmes, et nous n'évoluons pas vers une société qui accepte la complexité des situations, qui valorise la pluralité des options ou encore qui reconnaît le bien-fondé de la non-action. Et si dans la vie il faut toujours être "concret", nous devons assumer le fait que la concrétude n'est pas synonyme d'urgence à agir, n'est pas l'application rationnelle d'actions mécaniques. Dans la vie sociale, être concret, c'est faire de chaque situation diverse la possibilité d'une lecture exploratoire et non définie en amont. 

Saïd Oner, 










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