La collection, l’art de la possession :
Cela fait plusieurs années que je
gravite dans le milieu de la collection, que je côtoie des collectionneurs. Ce
milieu est intéressant car il est un laboratoire qui soulève un certain nombre
de questions et de fantasmes. L’on pourrait se demander d’où vient ce phénomène
qui consiste à posséder des objets, parfois jusqu’à saturation. Les ressorts
cognitifs mobilisés par les sujets, sans doute sont très nombreux, mais l’idée
ici n’est pas de chercher à psychanalyser les collectionneurs. Il me semble que
cette grille de lecture, bien que respectable, ne se suffit pas à elle-même. En
effet, la collection doit être appréhendée à partir d’un cadre plus large que
celui du seul individu, à partir d’un cadre social et contextuel qui façonne et
influence les pratiques des uns et des autres. Ainsi, en matière de collection,
l’on peut décemment articuler le fait de posséder avec l’injonction sociétale à
consommer. C’est le premier niveau d’analyse. Ce qui peut motiver à posséder
tel ou tel objet est à analyser à l’aune des discours médiatiques et
politiques, notamment avec la notion de « pouvoir d’achat », qui mobilisent
des affects qui habitent les sujets. Dit autrement, la société s’étant
développée à travers la consommation, la
consommation fait société. Par conséquent, la consommation flatte nos pulsions,
nos affects, nos désirs et devient un habitus. Consommer est un mode
d’organisation sociale qui fait consensus et qui s’est normalisé. Il est donc
« normal » que les sujets consomment dans une société qui s’est
construite à travers la consommation (qu’on le déplore ou non), qui fait de
celle-ci un élément qui donne le sentiment d’exister, d’appartenir à une
communauté conforme aux aspirations sociales et sociétales. Par ailleurs, il
m’est donné ici l’occasion de dire et de rappeler que si les populations les
plus précaires cherchent à posséder de façon importante, c’est précisément
parce qu’elles intériorisent l’idée que plus tu possèdes, plus tu es quelqu’un.
Il n’est donc pas pertinent de pointer du doigt des populations qui n’auraient
pas les moyens de consommer (comme on le fait très souvent) alors qu’elles le
font parfois au péril de leurs économies, puisque précisément, c’est l’idée de
consommer qui vous donne les moyens d’exister. Ou plus exactement qui vous
donne le sentiment d’exister. Les populations ainsi précarisées se font le
relais du discours dominant et singent, d’une certaine manière, les populations
plus aisées qui, elles, ont les moyens de consommer et donc d’exister,
conformément à ce que l’idéologie de la consommation véhicule.
Ensuite, si l’on descend d’un étage,
il faut interroger le terme de collection pour que l’on comprenne de quoi il
s’agit précisément. Et en effet, la collection renvoie au verbe « collecter »,
qui lui-même signifie recueillir, posséder, réunir. Les collectionneurs sont
donc des sujets qui cherchent à réunir divers objets. Ni plus, ni moins.
Collecter ne renvoie pas au fait d’accumuler, comme on le préjuge trop souvent.
L’accumulation est une conséquence éventuelle du fait de collecter, mais elle
ne préfigure pas forcément à l’acte de posséder. Le collectionneur n’a d’abord
pour ambition que de réunir ou de recueillir des objets divers. Ainsi, et si
l’on s’arrête à cette définition de la collection, la collecte d’objets fait
l’objet d’un désir du sujet dont l’action consiste à posséder. Collectionner
est donc l’art de posséder. C’est la raison pour laquelle, la question de
l’utilité effective de ce que l’on possède n’a pas à se poser. Le collectionneur
collecte, non pas pour l’utilité de ce qu’il possède, mais bien pour posséder
l’objet de sa convoitise. Là encore, notre mode d’organisation sociale nous a
entrainé dans le paradigme de l’utilitarisme, de manière à scléroser nos imaginaires. Ce que nous entreprenons doit
avoir une utilité efficiente et on ne saurait s’investir dans tel ou tel
domaine sans que cela puisse faire la preuve de son utilité, de son efficacité.
Nos biais cognitifs sont donc tournés vers l’efficience,
précisément parce que nous évoluons dans un cadre conceptuel qui fait de
l’utilité, un utilitarisme idéologique et matériel. En ce sens, et si l’on
revient à la collection, il ne sera pas rare que l’on vous demande si vous êtes
collectionneur : « Mais, à quoi ça sert tout cela ? En quoi,
cela t’ait utile ? As-tu vraiment besoin de tout ça ? » Toutes
ces questions ne devraient pas se poser car la collection ne suppose pas
l’utilité, elle n'est pas un préalable à l'acte de posséder.
Est-ce que le collectionneur de
timbres utilise ses timbres ? Est-ce que le collectionneur de montres se
sert de celles-ci ? On peut largement supposer que non,
puisqu’il s’agit pour lui de posséder et pourquoi pas d’exposer ces
objets, et non pas de s’en servir. Il est donc inopérant de chercher à savoir
si la possession appelle à l’usage de ses objets, et plus encore, il est
particulièrement malvenu de se hâter à un jugement moral de dénonciation du
collectionneur qui n’utilise pas ses objets. C’est là une trahison manifeste de
son incapacité à penser au-delà du paradigme de l’utilitarisme, mettant en
lumière cette tendance à se croire subversif alors que parfaitement dans la
norme.
Pourquoi les choses devaient-elles
servir à quelque chose ? Posez-vous la question.
Poursuivons notre investigation en
descendant encore d’un étage, et supposons en effet que la collection puisse
être synonyme d’accumulation. C’est une conséquence plausible dans la mesure où
la possession d’objets peut provoquer une certaine boulimie. Les motivations
sont plurielles, mais disons que pour beaucoup de collectionneurs, la collecte
représente une quête que l’on aime à se donner avec des objectifs plus ou moins
précis. Cette quête peut donner du sens, elle oriente et affine une
direction que l’on veut pour soi, pour sa propre vie. Contrairement à ce que
l’on pourrait penser intuitivement, la collection ne vous domine pas
nécessairement. C’est davantage un moyen qui vous permet de vous offrir un cap
à atteindre, pourvu que vous puissiez jauger avec justesse ce qui relève de vos
intérêts et de vos ambitions. Si la collection peut être jugée comme
« abusive » par le commentaire contemporain, elle demeure un moyen
qui structure le rapport du collectionneur à lui-même, à sa propre représentation
de ce qui importe dans sa vie. Le jugement moral d’un tiers à l’égard d’un
collectionneur est à la portée de tous, or il y a toujours matière à analyser
ce qui motive l’acte de collecter pour y trouver des ambitions dignes
d’intérêt, et qui démontrent une certaine manière d’orchestrer sa vie. Et cela
se passe de commentaires.
Enfin, et pour en finir, peut-on
envisager d’analyser de façon critique le phénomène de la collection ? La
question est plus que légitime et, évidemment, comme tout objet, la collection
peut être problématisée afin d’être analysée avec distance et discernement.
Mais il s’agit d’analyser l’objet collection, et non pas de juger les
collectionneurs. C’est là toute la différence entre le travail critique d’un
objet et le jugement moral d’individus. Or, il me semble que nous avons encore
beaucoup de mal à dépasser nos pulsions de jugement des uns et des autres, pour
parvenir à prendre de la distance. Si l’on part du cadre que j’ai donné en
amont, les collectionneurs ne doivent être appréhendés qu’à partir d’un
contexte totalisant qui façonne ces derniers. En cela, il s’agirait donc de
développer un regard critique concernant l’idée dominante qui consiste à
jumeler possession matérielle et existence sociale. Car après tout, collectionner
est un droit fondamentalement banal qui appartient à tous. En revanche, le couplage qu’opère la
société de consommation consistant à faire de la possession matérielle, un
atout majeur de reconnaissance et d’existence sociale doit poser question. La
valeur d’une personne ne devrait pas se mesurer à ce qu’elle possède. La
possession n’est pas un attribut de la personne, certifiant de sa qualité en
tant qu’individu mais bien un élément, parmi d’autres, qui constitue une
direction à suivre que se donne le collectionneur. Si la possession peut
témoigner d’un marqueur social voire d’un prestige social, en aucun cas cela dit
quelque chose de la valeur, de l’éthique, de la respectabilité d’une personne.
Ainsi, la reconnaissance sociale d’un sujet devrait s’établir à partir d’un
certain nombre de faits qui déterminent une valeur d'utilité sociale (l’altruisme, le
partage, la solidarité, la tolérance…), plutôt qu’à partir de ce que l’on
possède. En cela, le collectionneur qui fait preuve de tolérance, de partage ou
encore de générosité, démontre sa valeur sociale, non pas en tant que
collectionneur, mais en tant que personne qui s’appuie sur un moyen
(collectionner) pour développer et entretenir une ou des facettes de sa
personnalité.
En outre, la collection est donc cet
art de la possession qui demeure un moyen pour se réaliser, pour donner du sens.
Ce n’est pas une fin en soi. Si l’on peut critiquer la société qui appelle à
consommer, notamment à travers la figure du possédant qui serait légitime
socialement, il n’en demeure pas moins vrai que celles et ceux qui collectent
et possèdent ne sont pas réductibles à de simples possédants, qu’ils ou elles
ont des aspirations plurielles et qu’un regard sur la collection comme objet
d’études permet toujours des analyses plus fines, que celles qui se cantonnent
aux jugements moraux des individus.
Saïd Oner,
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