De l'accompagnement humain à la gestion des ressources humaines, un bref regard sur l'érosion des métiers de l'humain :
Qu’est ce qui attire dans les métiers de l’humain ? Et pourquoi nous les fuyons ?
Les métiers de l’humain ou les métiers adressés à autrui représentent un pan considérable de la constellation plurielle et diverse des emplois dans la galaxie du monde du travail. Ces métiers ont toujours su attirer un certain nombre de travailleurs, dans la mesure où ce qui relève d’un « travail humain » renvoie à des représentations et à des valeurs philanthropiques, au sentiment de trouver du sens à son action et à la sensation de se sentir pleinement utile pour autrui. Toutes ces notions engagent les professionnels et bénévoles à investir beaucoup d’eux-mêmes, précisément parce que le sens de leurs actions porte ses fruits et se traduit par des évolutions notables des personnes qu’ils accompagnent. En effet, l’accompagnement est une notion intéressante car elle suppose la main tendue à cet autre dans une dynamique d’échanges, de médiation, de négociation, de découverte, de satisfaction, de remise en question…L’accompagnement est ce trait d’union entre deux personnes qui révèle ce potentiel d’humanité. L’être humain est un être social, ou plus précisément, c’est un être qui se socialise d’une façon ou d’une autre et qui peut développer un rapport à l’autre empreint de curiosité, d’intérêts plus ou moins réciproques ou d’empathie. Ce rapport se manifeste à travers une relation qui se construit, se renforce ou s’effiloche avec le temps. Il n’y a de relation que si elle fait l’objet d’un consentement des deux parties et ne se développe que si on l’expérimente au quotidien, jusqu’à un certain point. Et la possibilité d’une relation humaine difficile voire conflictuelle participe de l’humanité de la relation. Il convient à chacun de faire les bons choix, pourvu que l’intégrité et la dignité de chacun soient saufs. Professionnels et bénévoles témoignent aussi de leur humanité quand ils savent qu’une relation avec l’autre est arrivée à un point de non-retour. C’est la décision même de rompre ou de modifier une relation humaine devenue problématique ou inadaptée qui restaure de l’humanité dans la rupture, qu’elle soit partielle ou totale. Dans tous les cas, peu importe l’évolution de la relation à autrui, c’est dans le respect de l’autre et de soi-même que l’on fait acte d’humanité.
Ainsi, c’est cette expérience de la construction relationnelle de la quotidienneté qui engage les professionnels et bénévoles et leur offre ce sentiment d’utilité pour l’autre, pour soi, pour la société. La notion du sens que l’on éprouve dans son travail est là. Aussi, cet engagement se situe à une frontière parfois poreuse avec la passion. Il arrive que les professionnels et bénévoles disent agir par passion, à savoir l’idée que mon engagement va au-delà d’un simple contrat qui me lie à mon employeur, qu’il y a quelque chose en moi qui me pousse à m’engager pleinement dans mes fonctions, parfois jusqu’à minorer l’importance de son propre statut dans l’organisation de travail. S’engager pour les autres dans une dynamique de soutien et d’accompagnement apporte autant, sinon plus, de bienfaits pour celui qui accompagne plutôt que celui qui est accompagné. Dès lors, cela crée de l’émulation, favorise le sentiment de l’utilité sociale, correspond à des valeurs qui sont les siennes et qui s’appliquent véritablement, entretient des relations vivantes et vivifiantes…En somme, tout cela fait une société où l’organisation de travail pour laquelle professionnels et bénévoles s’engagent se met au service des humains, et travaille ainsi à faire de l’humanisme un concept qui devient palpable, concret, réel.
Si on élargit encore un peu le trait, ce qui attire dans les métiers de l’humain doit certainement aussi se situer du côté de quelque chose qui nous dépasse un peu. En accompagnant l’autre à mon niveau, je participe à l'entretien d'une certaine vision du monde que j’ai éventuellement conscientisé. C’est-à-dire qu’en travaillant avec de l’humain, quelque part, je défends une vision du monde et des convictions qui prévalent sur d’autres considérations. Je fais de l’humain, une valeur centrale que j’érige comme étant celle qui me guide et me donne une boussole à suivre pour celui que j’accompagne, pour l’organisation de travail qui est la mienne, pour ma collectivité, pour la société et in fine pour le monde dans lequel je vis. Là aussi, cela donne du sens car mon action est réelle, elle a des conséquences concrètes que je visualise, que je ressens et dont je peux témoigner. Oui, il y a aussi un sentiment de fierté à raconter son travail, son accompagnement, ses réussites. Le récit de sa propre activité dit quelque chose de la personne que nous sommes et il n’est pas rare de gagner la reconnaissance d’autrui, ce qui participe à la construction de soi et à sa propre satisfaction personnelle. Il existe donc une dimension qu’on ne saisit pas toujours lorsque nous travaillons avec de l’humain, mais il est indéniable que cela résonne avec l’idée d’œuvrer pour un monde, non pas forcément meilleur ou différent, mais pour un monde où l’humanité demeure le centre de nos vies, où l’humanité s’inscrit pleinement dans notre organisation sociale. Tout simplement.
De façon plus pragmatique, les métiers de l’humain ont cette particularité de la rencontre, et plus encore de l’altérité. Qui s’engage dans un tel contexte s’attend à rencontrer la différence, à rencontrer l’autre dans sa diversité la plus large. Ce sont donc aussi des métiers qui se refusent à entretenir une certaine forme d’entre soi, il ne s’agit pas de se retrouver « entre nous » mais bien de faire du nous, un nous pluriel qui peut déstabiliser, qui peut décontenancer mais qui augmente toujours un peu notre potentiel d’humanité. En ce sens, professionnels et bénévoles développent de véritables qualités humaines qui relèvent de l’écoute, de la tolérance, de l’empathie, en plus d’un accompagnement à façonner continuellement. Si la route est parfois sinueuse, difficile, éreintante, elle est aussi faite de réussites, de victoires, de fiertés, de telle sorte que professionnels et bénévoles font chemin d’humanité. Ainsi, les métiers de l’humain peuvent être observés comme de petits bastions qui font vivre des valeurs que l’on peut qualifier d’humanistes, dans un cadre global qui tend pourtant à mettre à mal les rapports humains, au profit d’autres considérations, au profit d’une autre vision du monde.
En effet, ces métiers sont gagnés de plus en plus par des logiques gestionnaires et managériales qui bouleversent professionnels et bénévoles dans leur rapport au travail. Il s’agit ici d’être très clair et de comprendre que ces logiques consistent à contraindre professionnels et bénévoles à tracer leurs actions, à évaluer chacun de leur projet (parfois avant même de le commencer), à prouver l’efficacité de leur accompagnement, à s’inscrire dans une approche comptable et rationnelle, à se concentrer davantage sur la réalité économique plutôt qu’humaine de leurs métiers, à « gérer » des ressources humaines plutôt que d’accompagner des humains…Bref, ces logiques gestionnaires et managériales s’imposent avec force dans le champ des métiers de l’humain, qu’il s’agisse du domaine de la santé, de l’éducation, de l’enseignement, de la formation...Elles façonnent ainsi un rapport nouveau à son métier et normalisent une approche purement comptable, statistique et technique du métier que l’on pratique. Désormais, le rapport à l’autre doit se faire dans un paradigme qui est celui de la rationalité économique, il faut penser celui que l’on accompagne comme un coût qu’il convient de maitriser. Par conséquent, professionnels et bénévoles sont sommés de s’adapter au « contexte économique » et d’adopter une posture nouvelle qui ne correspond pourtant pas aux valeurs et à l’éthique professionnelle qui sont les leurs. Ainsi, une inadéquation se crée entre les valeurs défendues et prônées par les structures issues des métiers de l’humain : l’accompagnement, la solidarité, le respect de la différence, la tolérance, l’égalité de traitement, la bienveillance, le pouvoir d’agir, l’émancipation…Et celles qui sont issues plutôt du monde de l’entreprise, et plus exactement de l’entreprise néolibérale qui a pour seul objectif principal et véritable la rentabilité économique et la maximisation des profits. Cela vient ainsi percuter de plein fouet des secteurs qui se sont structurés sur des ressorts qui échappaient jusque-là aux injonctions managériales, dont la matérialité se traduit très concrètement à travers la démarche projet, la démarche qualité, la pédagogie par objectifs, l’approche par compétences ou encore l’évaluation. Ces éléments s’inscrivent dans un mouvement de « modernisation » de l’action sociale et se présentent comme objectifs, rationnels. Ils seraient à mobiliser dans des considérations relevant de la simple méthodologie et ambitionnent une organisation globale où toute action fait l’objet de procédures et de protocoles standardisés, à inscrire dans une démarche de traçabilité et dans une culture du résultat. Ainsi, le paradigme de l’accompagnement et de la relation humaine périclite au profit de celui qui entérine une vision purement comptable, statistique et marchande des métiers de l’humain. Ce nouveau paradigme se présente effectivement comme objectif, rationnel et vante les mérites d’une organisation de travail tournée vers le souci de la qualité statistique, enrobée de belles valeurs affichées qu’on ne saurait discuter. Or, il n’en est rien. Ce paradigme des logiques gestionnaires et managériales, quand bien même arborant une tenue séduisante sous la bannière de l’objectivité rationnelle, révèle une vision du monde bien précise. Il ne s’agit nullement de logiques neutres ou innocentes, comprises comme étant uniquement des logiques techniques soucieuses d’une meilleure organisation de travail, mais bien d’une offensive, de choix politiques assumés qui imposent une vision du monde qui est celle de la marche forcée de la marchandisation globale des secteurs d’activités, y compris désormais dans le monde du secteur social et éducatif. Autrement dit, ces logiques gestionnaires et managériales, sous couvert de vanter le pragmatisme et la neutralité, sont en réalité pourvues d’objectifs qui visent à jouer le jeu de la compétition mondiale, où chaque secteur d’activités doit faire la preuve de son efficacité rentable et budgétaire, sous peine de disparaître. Les métiers de l’humain se transforment ainsi en des métiers qui se confondent avec ceux relatifs à de la gestion administrative, budgétaire, économique. Les humains deviennent l’objet d’une gestion des ressources humaines, laquelle devient une finalité à part entière dans les structures sociales et éducatives. Le paradigme de la gestion devient normatif et s’impose comme étant une finalité naturelle de toute évidence, et qui fait société. Cette approche gestionnaire est une offensive caractérisée des politiques publiques et sociales qui ont fait allégeance avec le monde du marché économique privé, depuis plusieurs décennies à coup de lois et de réformes structurelles. Il ne s’agit donc nullement d’une avancée du « sens de l’histoire » qui se voudrait neutre, mais bien de choix politiques et structurels forts avec des objectifs affirmés et martelés : inscrire les secteurs d’activités dans un marché économique concurrentiel, accélérer le processus de privatisation et de marchandisation des domaines de la santé, de l’éducation et du social. À cet égard, il est intéressant de remarquer que le secteur public et le monde associatif, s'ils ne relèvent pas toujours du statut du privé, se restructurent pourtant comme tel, au point où le secteur de l'entreprise à vocation strictement économique et celui du domaine public et associatif ont tendance à s'amalgamer. Il n'est pas rare d'entendre aujourd'hui parler "d'entreprises associatives" et les collectivités publiques sont organisées et gérées par des directions des ressources humaines (DRH).
Par conséquent, la société toute entière étant mobilisée par la gestion, elle en devient malade (De Gaulejac, 2005). Elle gère un budget, une famille, des ressources, du temps, des activités, des émotions, des sentiments…La société croule sous la gestion et génère un certain nombre de maladies qu’elle n’arrive plus à corréler à ces logiques de gestion et de management de soi et des autres. Comment comprendre l’épuisement professionnel, les maladies professionnelles, le burnout ou encore le suicide, autrement que par ces logiques gestionnaires et managériales qui pressurisent les sujets ? Celles-ci semblent en effet avoir des conséquences dramatiques que l’on n’interroge pourtant pas suffisamment. Le paradigme de la concurrence économique de tous contre tous n’est pas sans conséquences, il entraîne avec lui les sujets dans un vaste champ de batailles où seuls les mieux outillés (notamment en capitaux) parviennent à se maintenir à flot péniblement. Pour les autres, et donc pour l’écrasante majorité, c’est la normalisation de la souffrance, de la perte de sens, de l’inquiétude du lendemain, de la précarité et de la fragilité d’un poste de travail, du harcèlement au travail, des injonctions contradictoires, de la pression …Or, cela n’est pas normal. Nous nous habituons et nous nous adaptons à des situations qui banalisent la souffrance et la perte de sens au travail, et les conséquences parfois dramatiques que vivent les sujets souffrants ne font jamais véritablement l’objet d’une mise en lumière des responsabilités. Typiquement, l’avènement de bureaux consacrés aux risques psycho-sociaux (RPS) ne répondent aux enjeux véritables et tendent à personnaliser et à médicaliser des souffrances individuelles, plutôt que de les corréler à une structuration des institutions qui sont maltraitantes. De plus, la généralisation des contrats précaires (parfois à la semaine) participe elle aussi d’une prolétarisation des métiers de l’humain et de l’agir professionnel des sujets qui ne maitrisent pas l’objet et la finalité des activités qui sont les leurs. De surcroit, l’appel à l’adaptabilité permanente, présentée là aussi, comme une qualité professionnelle n’est autre qu’une instauration chronique de l’inconnu, de l’intériorisation d’un flou qui automatise changements fréquents et réguliers. L'adaptabilité est alors une compétence reconnue et activement recherchée par les recruteurs, dans un contexte d'urgence normalisé. Il ne suffit plus de "faire son travail", il faut s'adapter à l'urgence de son contexte de travail, contexte qui appelle désormais à des compétences relatives au savoir être (s'adapter à) plutôt qu'au savoir faire du professionnel. Il en va de même pour le peu de moyens alloués à ces métiers qui n'est que la traduction concrète de choix politiques de coupes budgétaires et d’une volonté de prioriser certains secteurs plutôt que d’autres, l’armement exemplairement. L’accompagnement des publics les plus fragilisés parfois laissés à l’abandon dans le cadre des métiers de l’humain, est donc largement précarisé, et il s’agit là de choix de société, d’une position rationnelle, d’une vision du monde assumée. Ce n’est en aucun cas une fatalité.
En définitive, ces réformes structurelles et autres logiques gestionnaires et managériales doivent être analysées à l’aune de ce qu’elles sont et de ce qu’elles font sur les sujets. Le propre d’une réforme ou d’une action promue par les pouvoirs publics est de se faire passer pour une action positive, nécessaire, neutre et donc par définition non-violente. Or, de fait, elles le sont, violentes. Elles sont à l’origine des souffrances dont on a parlé et elles jouent un rôle considérable dans le manque d’attractivité du secteur des métiers de l’humain. Et pour celles et ceux qui continuent à y œuvrer, s’il reste parfois la force de ses convictions pour essayer de tenir la tête hors de l’eau, les mécanismes structurels finissent toujours par avoir raison des actions individuelles. Le mouvement de marchandisation est déjà bien entamé dans le champ des métiers de l’humain, il reste à espérer que les mobilisations sociales et les acteurs sociaux et éducatifs (syndiqués ou non) prennent à bras le corps ce sujet. Ou peut-être est-il déjà trop tard et que la normalisation des transformations du champ des métiers de l’humain soit définitivement actée dans la tête des professionnels et bénévoles, et peut-être même dans la tête des personnes accompagnées. Il s’agirait là d’une forme d'absorption définitive du monde de la concurrence économique, ratifiant l'idée que les métiers de l'humain s'inscrivent désormais pleinement et indubitablement dans le paradigme de l'efficience, de l'efficacité, de la performance économique.
De l'accompagnement humain à la gestion des ressources humaines, ou comment sommes-nous passés de l'organisation de travail au service des humains, aux humains au service de l'organisation de travail.
Saïd Oner,

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