La dimension humaine dans les entreprises :
Depuis quelques décennies, les entreprises se sont
restructurées afin de prendre en compte les humains dans le contexte
professionnel. Cette volonté s’est traduite concrètement par l’instauration
d’un service que l’on appelle aujourd’hui le service des ressources humaines. Service composé classiquement d’un bureau
consacré aux besoins en recrutement, un bureau relatif à la paie et aux
documents administratifs des salariés et puis plus récemment, des bureaux
chargés de prendre en compte la question de la santé au travail et le besoin de
développer les compétences en interne par le biais de plans de formation, exemplairement.
Tous ces bureaux au sein d’un même service ont façonné l’idée d’une entreprise
qui se soucie des salariés et des besoins qui sont les leurs dans une approche
« humanisante ». Il s’agit en effet, à travers cette volonté
« humanisante », d’euphémiser les rapports de pouvoir inhérents à la
structuration d’une entreprise qui fonctionne selon des strates et des
hiérarchies qui exigent des rapports de subordination. Ainsi, les ressources humaines se sont d’abord
présentées comme un service dont l’objectif était de pacifier les rapports
salariaux au sein de l’entreprise : « Finalement, nous sommes tous
sur le même bateau et nous sommes tous des humains qui portons les mêmes
objectifs. Travaillons ensemble dans une atmosphère bienveillante et collégiale
». A partir de là, l’on pouvait croire à l’idée que l’entreprise se mettait au
service des humains.
Or, l’idée est bien trop belle pour ne pas susciter un
minimum d’interrogations. Comment articuler l’idée d’une prise en compte plus
importante des humains dans un contexte où le monde du travail est frappé par
les maladies professionnelles, la souffrance au travail, la perte de sens ou
encore l’épuisement professionnel ? Comment combiner ces deux facteurs
antithétiques ? Il semblerait ainsi que plus l’on affiche des valeurs de
bienveillance, de solidarité ou d’humanité, plus on s’en éloigne dans les
pratiques professionnelles, dans le réel de l’activité (Clot, 1999). En
réalité, les entreprises fonctionnent toujours selon une logique taylorienne de
productivité dont l’objectif central demeure la profitabilité économique. La
nouveauté consiste à obtenir l’adhésion des salariés en adoucissant artificiellement les
rapports de subordination, de manière à considérer l’ensemble des travailleurs
comme étant des collaborateurs de l’entreprise. Il est donc juste de dire, en
un sens, que les humains dans l’entreprise sont choyés, chouchoutés et donc
considérés. Il est en effet possible pour eux de participer à des activités
diverses et variées qui prétendent favoriser le bien-être, la cohésion d’équipe
voire le bonheur au travail. On peut énumérer à la pelle les activités telles
que le baby-foot, les séances de relaxation ou de sophrologie, les salles de
sport ou même la possibilité pour les salariés de faire garder leurs enfants au
sein même de l’entreprise. Bonheur et tranquillité assurés. L’on peut même
évoquer le rôle de certains salariés qui consistent ouvertement à s’occuper à
temps plein du bonheur des travailleurs. Cette tendance au bien-être se
développe depuis plusieurs années et renforce le sentiment d’un monde du
travail inclusif, soucieux des uns et des autres où les rapports de
subordination deviennent des rapports humains « cools » et alignés
vers une même finalité : le bonheur de chacun.
Si les humains sont effectivement choyés dans l’entreprise,
c’est précisément parce qu’on attend d’eux une productivité toujours plus
importante. Les entreprises ne sont « humaines » que dans la
perspective d’obtenir des humains un rendement toujours plus efficient, au
regard des seuls objectifs qui comptent et qui sont ceux de la performance
économique dans une compétition mondiale généralisée. Le cadre conceptuel dans
lequel évoluent les entreprises est de fait structurellement violent, puisqu’il
s’agit de jouer le jeu de la concurrence et de la compétition économique dans
un marché mondialisé en constante évolution. Ainsi, pour rester dans cette
compétition acharnée où les enjeux dépassent parfois le pouvoir de régulation
des états, les performances de productivité doivent toujours satisfaire un taux
de rentabilité donné. Cette injonction, à elle seule, peut expliquer la cadence
infernale que vivent les travailleurs et les conséquences potentielles sur leur
santé. Aussi, cette compétition impose une insécurité psychologique et mentale
chez les travailleurs, étant donné qu’il faut en permanence s’adapter
(Stiegler, 2019) aux évolutions du marché et de ses exigences de production.
L’adaptabilité est présentée comme une vertu, comme une compétence du salarié,
or il s’agit en réalité de normaliser l’inconnu et d’intérioriser en vous la
possibilité de faire appel à quelqu’un d’autre si vous-même ne faites pas
l’affaire. Si vous ne vous adaptez pas aux cadences et à l’incertitude
chronique, sources de tension, de troubles ou d’inconfort, d’autres pourront y
arriver. Chaque salarié, bien que « collaborateur » aujourd’hui,
mesure la réalité de son siège éjectable. Il collabore en effet à son
asservissement. L’on comprend ici que si l’on valorise davantage l’humain ou ce
qu’on appelle parfois « les rapports humains », c’est surtout et
d’abord pour exploiter les humains au service des entreprises. Il est donc
juste de dire que les entreprises façonnent tout un discours et des pratiques
autour des relations humaines, mais elles ne le font que dans l’optique de
faire de l’humain une ressource à enrôler et à exploiter à des fins
productivistes, et avec le consentement des dits salariés qui se transforment
magiquement en « collaborateurs ». L’objectif est de réduire
symboliquement l’écart entre les décideurs et les producteurs, de manière à
croire à une homogénéité collégiale où tout le monde collabore aux mêmes
objectifs, avec une indifférenciation du pouvoir d’agir de chacun. Or, l’on
sait parfaitement que tout collaborateur que vous êtes, lorsque vous êtes à la
production, vous n’avez pas le pouvoir d’agir sur les décisions à prendre, vous
ne pouvez pas peser sur certaines orientations à prioriser, vous ne pouvez tout
simplement pas partager votre idée quand celle-ci touche à des enjeux
importants. Ce n’est pas votre rôle. Vous avez néanmoins le droit de participer
à des réunions thématisant la participation collective, pour précisément ne
jamais pouvoir participer à des prises de décisions majeures. Que vous décidiez
de la prochaine machine à café à acheter pour vos réunions, c’est une chose, que vous décidiez
des plans stratégiques de l’entreprise, en est une autre. Vous pouvez décider de
tout ce que vous voulez, pourvu que vous ne décidiez pas de ce qui relève du
travail, de ses objectifs, de sa finalité.
En un certain sens,
l’humanisation des entreprises est assez cohérente avec l’idée de
déposséder les travailleurs de leur capacité à décider et à agir. En effet, en
faisant des professionnels des humains collaborateurs que l’on choie, la
dimension humaine dans l’entreprise s’apparente finalement à créer des espaces
où les humains développent des relations cordiales, où ils peuvent participer à
des activités divertissantes, reposantes. En humanisant l’espace de travail,
les entreprises défont les professionnels. La focalisation sur le bonheur au
travail, en quelque sorte, nie le professionnel et son expertise pour ne
valoriser l’humain que dans des dispositions secondaires et relativement
insignifiantes. Si l’on peut accueillir favorablement l’idée que les
travailleurs ont besoin de relations bienveillantes avec autrui, ils ont
surtout besoin d’évoluer dans des conditions de travail décentes où ils ont le
sentiment de pouvoir donner du sens aux activités qui sont les leurs. Force est
de constater que la souffrance au travail demeure une réalité importante,
notamment parce que les travailleurs évoluent dans des conditions dégradées, et
selon des cadences intenables. Et l’idée de mettre à disposition un baby-foot
n’est autre qu’une manière de se moquer ouvertement des besoins réels des
travailleurs. Ainsi, en humanisant les rapports au travail, l’on entretient des
rapports où la souffrance au travail prend un vernis « humanisant »
mais demeure profonde et structurelle. Humaniser, dans ce contexte-là doit être
compris comme une communication édulcorée pour nier les rapports de force et
pour faire de la main d’œuvre une masse collaboratrice qui adhère à un projet
qui n’est pas le sien. C’est là toute la puissance des mécanismes de domination
qui enrôlent des sujets pour les convertir à cette idéologie du bonheur au
travail, qui n’est qu’un consentement et une adhésion à des pratiques
managériales tournées vers l’exploitation et le productivisme. Et donc vers la
violence.
En somme, le secteur des ressources humaines s’est développé
sur l’idée de faire des entreprises des lieux qui se mettent au service des
humains. C’est en réalité le contraire qui s’est produit, la fibre
« humanisante » a été exploitée de manière à nier l’expertise du
professionnel pour le remplacer par un collaborateur désarmé qui s’inscrit
platement dans la pacification des rapports de subordination. Il faut
d’ailleurs lire l’arrivée massive du concept de compétences comme une volonté
de valoriser des compétences personnelles plutôt que professionnelles. Les
recruteurs cherchent davantage des compétences « psycho-sociales »
relatives à la maitrise des émotions, à la capacité de travailler dans
l’urgence, à la volonté, à la motivation. Des humains adaptables selon toutes
situations et corvéables à merci est une aubaine pour les entreprises. Ainsi,
les ressources humaines ont pour objectif véritable d’optimiser les
performances des entreprises à partir des humains. L’humain est une ressource
au même titre que le charbon ou le pétrole. Toujours dans ce même ordre d’idées, la
notion de « capital humain » s’inscrit elle aussi dans ce champ qui
consiste à capitaliser à partir de l’humain. Ce dernier est un petit matériau
qui intègre la vision de ses maitres, en se définissant comme un portefeuille
de compétences à faire fructifier pour augmenter son « capital ». Triste
époque.
Dans le monde des ressources humaines, il y a donc toujours
autant de violences structurelles au travail. Elles sont neutralisées par des
effets d’annonce qui ne dupent que les naïfs. L’organisation d’une entreprise
reste très verticale, en témoigne les différentes structurations de directions
et les nombreuses strates qui existent dans la hiérarchie sociale du travail.
Les choses sont tellement codifiées qu’il en devient presque ridicule de devoir
solliciter un maximum d’interlocuteurs pour obtenir une simple information. Là
aussi, le management qui se veut horizontal ou participatif en épouse les
vertus, mais ne se concrétise jamais dans les rapports réels au travail.
L’humanisation du
travail et des entreprises n’est qu’une entourloupe à peine déguisée, qui joue
confusément sur le terme « humain ». Dans un contexte de compétition
mondiale, l’humain n’est qu’une ressource à exploiter indéfiniment par ses
exploiteurs. La nouveauté est l’adhésion des exploités naïfs et crédules à cette
idéologie mortifère des ressources humaines, ce qui tend à invisibiliser les
rapports de force au sein de l’entreprise. Il est temps de foutre en l’air
cette idéologie et de susciter des compétences qui relèvent de la capacité
critique et de la capacité à dire non. Les blessés et morts au travail ne font
pas l’objet d’une attention particulière, pourtant les violences au travail
restent bien plus importantes que les agressions que peuvent subir des sujets
dans la rue, exemplairement. Pourquoi sommes-nous unanimes pour condamner avec
fermeté les agressions et les violences interindividuelles, tandis que nous
sommes relativement indifférents aux morts causés par le travail et
l’exploitation ? La question mérite réflexion.
En attendant, l’humanité arrive progressivement à son terme.
Elle a le mérite de nous apprendre que dès lors que les entreprises prétendent
à « l’humain », elles participent de sa lente disparition.
Saïd Oner,
© Hergé / Tintinimaginatio - 2026

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