Chronique de l'ouvrage "Par-delà le principe de répression" de Geoffroy de Lagasnerie : 




J’ai lu ce livre en quelques semaines, il traite de notre système judiciaire et pénal et nous invite à le penser. Je voudrais commencer par dire à quel point il est stimulant de parcourir des pages qui respirent la pensée et la réflexion. Geoffroy de Lagasnerie nous propose de penser notre rapport à la punition et à nos pulsions les plus enfouies en chacun de nous. En effet, le livre bouleverse nos croyances et nos habitus en interrogeant des notions et des catégories de pensée que nous avons pleinement intériorisées, notamment la catégorie de crimes.

La première proposition que j’aimerais mettre en évidence, que l’ouvrage souligne, est celle qui consiste à adopter une lecture sociologique quant à la question de la responsabilité individuelle. Dans le traitement des affaires pénales, la justice fonctionne en ciblant la responsabilité d’un individu. Pourtant, les sciences sociales nous sont utiles pour comprendre que l’invocation de la responsabilité individuelle n’est pas féconde dans le champ des dynamiques sociales. Or, notre système judiciaire cherche à fixer et à isoler la responsabilité d’un individu qui est pris dans des intrications sociales complexes, et que par voie de conséquence, punir à travers la figure de l’individu responsable a quelque chose de profondément injuste, précisément. Les individus agissent dans des structures sociales, ils sont pris dans des dynamiques qui peuvent les amener à commettre un certain nombre d’illégalismes. Un système judiciaire qui se voudrait juste devrait apprécier des situations qui amènent un individu à commettre tel ou tel acte, plutôt que de « juger » l’individu. Nous ne pouvons pas déconnecter l’individu des atomes desquels il est imbriqué.  Aussi, la sociologie de l’école de Pierre Bourdieu nous a fait comprendre que la réussite scolaire dépend de facteurs divers et est nullement imputable au seul individu. En effet, un élève qui vit une socialisation particulière dans des conditions sociales difficiles ne sera pas tenu pour responsable s’il n’obtient pas un bac avec mention. L’on pourra évoquer un certain nombre de facteurs qui expliquent et qui objectivisent les raisons pour lesquelles tel ou tel enfant peut réussir ou échouer à l’école. Dans tous les cas, la seule responsabilité individuelle ne peut expliquer la réussite ou l’échec scolaire. Il s’agit bien d’un contexte particulier et de dynamiques sociales qui façonnent les individus vers des destins pluriels.  Ainsi, dans le cadre de ce qui relève de la justice, pourquoi cette lecture sociologique ne s’applique t-elle pas dans le traitement des illégalismes ? C’est toute la question à laquelle essaye de répondre Geoffroy de Lagasnerie en s’appuyant sur le courant de l’abolitionnisme pénal, et en y explorant toutes ses possibilités concrètes.

L’abolitionnisme pénal cherche à raisonner de façon situationnelle. Quels sont les situations qui ont pu amener à commettre un illégalisme, un crime exemplairement ? Plus concrètement, l’objectif de l’abolitionnisme pénal est de reconnaître qu’une blessure, une souffrance a été commise mais sans chercher à revenir sur ce qui s’est passé comme on le fait aujourd’hui. Notre système judiciaire ne cesse d’entretenir ce qui s’est passé, d’abord pour de convertir le passé en dette (il s’est passé ceci, tu devras donc purger une peine d’un certain temps), mais aussi à travers toute une procédure qui va contraindre les victimes à revivre pendant de longues semaines ce qu’elles ont pu subir. L’abolitionnisme pénal propose de se tourner vers le futur. Ce qui s’est passé est passé, il ne sert à rien de revenir dessus. Essayons de prendre en compte la blessure de la victime en évitant de lui faire revivre des scènes qui rappellent ce qu’elle a subi. L’éloignement des auteurs d’agressions ou de violences doit être l’une des conditions pour que la victime puisse évoluer, passer à autre chose. Parfois, ne rien faire peut être une solution face à une agression. Quant à la question des auteurs de violences et de crimes graves, l’abolitionnisme pénal reste rationnel et pragmatique : des espaces clos que l’on peut appeler « sanctuaires » permettent de maintenir des personnes que l’on considère dangereuses. La différence avec la prison est qu’il ne s’agit pas de reproduire des conditions de détentions drastiques et particulièrement lourdes pour les détenus. Il faut d’ailleurs souligner que la violence carcérale entretient les individus dans des rapports où la violence se perpétue mécaniquement. La violence de l’individu, si elle existe, est toujours combattue par une violence encore plus importante. L’individu violent ne sort jamais de cette spirale, la violence carcérale répondant à la violence individuelle dans une surenchère mortifère. La fixation de la responsabilité individuelle d’un individu, en plus de ne pas enrayer la dynamique de la violence, ne permet pas de lutter efficacement contre celle-ci.

Dans une société abolitionniste, il s’agit au contraire de développer des espaces ouverts où les personnes dangereuses peuvent circuler et rencontrer un certain nombre de professionnels, notamment pour tenter d’évoluer dans leur cheminement personnel. On ne répond pas à la violence des individus par davantage de violences. Désamorcer la violence par des réponses non-violentes, c’est là le point de bascule qui frappe nos affects répressifs. Bien évidemment, nos pulsions répressives et de vengeance sont tellement ancrées en nous qu’il est difficile d’imaginer une société qui se débarrasse de tout son arsenal punitif. Mais peut-être que la véritable justice est de penser en termes de blessures commises, plutôt qu'à de la notion de crimes. Objectivement, ce qui compte, c’est ce qui blesse l’individu. Nous pourrions nous débarrasser d’un tas d’illégalismes qui ne blessent pas autrui, pour nous concentrer uniquement sur ce qui relève de la blessure subie par un tiers. En comprenant les situations qui amènent des individus à commettre des actes qui font souffrir autrui, peut-être que nous parviendrons à mieux prévenir les possibles passages à l’acte.

Aussi, il serait injuste de penser qu’avec l’abolitionnisme pénal, le niveau de violences exploserait. La violence des rapports sociaux étant déjà très marquée dans notre société contemporaine, l’abolitionnisme pénal propose de traiter ces violences de façon situationnelle pour essayer de les dépasser avec les outils de la sociologie et de la psychologie sociale.

Geoffroy de Lagasnerie nous bouscule aussi, nous militants radicaux de gauche, en nous rappelant que la dénonciation de « l’impunité policière », bien que légitime, s’inscrit dans une lecture punitiviste, que le rôle de la police est à articuler avec l’orientation répressive et policière de l’État. Par conséquent, dans un État régi par un abolitionnisme pénal, le rôle de la police serait tout autre. Au-delà donc de la dénonciation de l’impunité policière, penser de manière abolitionniste est un exercice qui demande à lutter contre des affects, même vis-à-vis d’une institution qui incarne la violence, la répression, la punition et l’arbitraire. 

Geoffroy de Lagasnerie en termine par la question de la plainte. Faut-il porter plainte dans un système judicaire comme le nôtre qui entretient la dynamique de la violence à travers procédures, enquêtes, procès, convocations, confrontations ? À titre d’exemple, l’on peut évoquer le cas des violences sexuelles où les victimes sont parfois amenées à revivre un passé douloureux pendant des années, au point où l’on peut se demander si la procédure pénale n’est-elle pas plus violente que l’acte lui-même. Livrer sa souffrance à tout un arsenal judicaire, c’est permettre à celui-ci de s’emparer de votre douleur et de l’entretenir à sa guise. Ainsi, porter plainte ou non ? La question est délicate mais elle s’inscrit dans un paradigme qui consiste à panser les blessures, plutôt qu’à les entretenir.

In fine, l’ouvrage de Geoffroy de Lagasnerie est une véritable démonstration de pensée qui bouscule nos certitudes, nos affects, nos croyances. Il n’y a rien de plus immuable que l’institution judiciaire que l’on connaît depuis 300 ans. C’est la seule qui n’a pas connu de bouleversements et qui fonctionne selon le même paradigme. Plus qu’une simple réforme de façade, l’abolitionnisme pénal appelle à une organisation sociale dans laquelle les violences interindividuelles seraient appréhendées à partir de situations, où la blessure remplacerait la notion de crimes pour développer un rapport aux autres régi par la souffrance causée à autrui, plutôt que par la transgression de la loi. En somme, substituer la dualité légale/illégale de la loi par des réalités vécues et concrètes pour traiter les violences et non les entretenir, pour prendre en charge les auteurs de violences dans un contexte sanctuarisé où la violence n’est pas alimentée, et enfin pour tenter de se réapproprier sa propre douleur pour essayer de la dépasser soi-même, plutôt que de la léguer à une machine étatique. C’est en tout cas une lecture pertinente pour aller par-delà le principe de répression.

Plongez-vous dans cet ouvrage passionnant et profond qui nous permet véritablement de penser une institution qui est certainement celle qui fait l’objet de moins d’interrogations.

Saïd Oner,





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